Poésie jacta est

Tout était prêt : on avait convoqué le silence, portes fermées, table désencombrée, sous le rassurant patronage d’un dictionnaire anglais-français. Il s’agissait de se mettre à une grande et néanmoins concise affaire, le haïku. Ce poème japonais capturant l’éphémère en 3 vers, voltige de sobriété à laquelle s’essayèrent Paul Éluard et Jack Kerouac. Heureusement, l’éditeur californien Chronicle Books avait fourni un auxiliaire, au carré dans une jolie boîte cartonnée : un jeu de dés pas comme les autres, ayant troqué les chiffres pour les lettres. 63 cubes mélaminés, 366 mots ou faces blanches. Deux dés à lancer en premier pour guider l’inspiration (le hasard livra comme défi : «A vision for / Our world»). Cela commençait bien, le roulis sur la table faisait écho à de joyeuses parties de 421 et de poker menteur. Mais voici que des obstacles inattendus se dressèrent devant l’apprenti Bashô (maître du haïku au XVIIe siècle) : le faux-ami anglais semeur de doute, le cube échappé sous un recoin du buffet (il faudrait d’ailleurs dédier un sonnet à ces paysages cachés, capteurs de la poussière des vies), les syllabes rétives aux mathématiques, l’enfant qui veut lui aussi jouer – ou à tout le moins porter la poésie à sa bouche... Quand l’esprit, jamais à court d’associations d’idées, se mit à naviguer vers le poème fleuve de Stéphane Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, c’était fichu. La lecture de ces vers nous avait définitivement distraits.

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