Carte blanche, travel

Les Andes
LA TRAVERSÉE
DU MIROIR

Quebrada de Matienzo, 3 100 m, Argentine.
Carte blanche, travel
Cimes enneigées du mont Aconcagua, point culminant des Andes.
Carte blanche, travel
Gorge de Guardia Vieja, 1 460 m, Chili.
Carte blanche, travel
Peñasco cerca de la Guardia Vieja, Johann Moritz Rugendas, 1838.
Carte blanche, travel
Cavalier au Valle de Vargas, 2 810 m, Argentine.
Carte blanche, travel
Laguna del Inca, vaste lac de 4 km de long perché à 2 810 m d’altitude, Chili.
Carte blanche, travel
Sur le chemin de Cristo Redentor de los Andes, marquant la frontière entre l’Argentine et le Chili.
Carte blanche, travel
Cerro Banderita Sur, haut de 4 184 m, Argentine.
Carte blanche, travel
L’arche naturelle Puente del Inca, Argentine.
Carte blanche, travel
Puente sobre un torrente – El puente del Inca, Johann Moritz Rugendas, 1838.
Carte blanche, travel
À 2 400 m, l’ancienne voie de chemin de fer reliant Los Andes, au Chili, et Mendoza, en Argentine.
Carte blanche, travel
Le Cerro Penitentes domine le Valle de Vargas du haut de ses 4 350 m.
Carte blanche, travel
Le Cerro Penitentes.
Carte blanche, travel
Sommets andins près de la ville de Portillo, située à 2 880 m, Chili.
Carte blanche, travel
Cavas Wine Lodge
Carte blanche, travel
W Santiago
Carte blanche, travel
Chacabuco, 560 m, Chili.

Franchir les Andes… Un rêve accompli, crayons à la main, par le peintre allemand Johann Moritz Rugendas en 1837. Aujourd’hui, la journaliste et illustratrice botanique Paula de la Cruz met ses pas dans ceux de l’artiste explorateur et gravit à son tour la cordillère.

De la hutte où j’ai passé la première nuit d’un périple d’une semaine à cheval à travers la cordillère des Andes, non loin de Mendoza (Argentine), s’échappe une fumée de cuisine qui répand dans l’air une odeur de levure tiède. L’aube pointe à peine, qui aplanit les contrastes. À l’entour, le paysage est encore baigné par le bleu nébuleux de la nuit. Dans un four en adobe noir de suie, deux villageoises font cuire des miches de pain au saindoux. À l’extérieur, sur les braises d’un grill posé à même le sol, le café bout à côté des reliefs carbonisés du barbecue de la veille. Seules les chaussures des montagnards et de mes compagnons de voyage rappellent la modernité de l’image. Tout le reste, à commencer par nos ponchos de laine, pourrait sembler tout droit sorti d’une des nombreuses peintures que l’illustrateur itinérant Johann Moritz Rugendas (1802-1858) rapporta de sa traversée des Andes, en 1837. À cette époque, le franchissement de la cordillère s’inscrivait encore dans le sillage de l’expédition conduite en 1817 par le général argentin José de San Martín, à la tête de 4 000 soldats, contre la tutelle coloniale de l’Espagne. Ainsi que l’expliqua Rugendas dans sa correspondance, le périple représentait une part essentielle de ses «efforts pour devenir l’illustrateur reconnu de la vie dans le Nouveau Monde».

Ascension initiatique

Depuis longtemps, la traversée des Andes en voiture, par le train ou à cheval, fait partie des traditions sociales et commerciales de Mendoza, la ville où je suis née et ai grandi. En tant que peintre botanique, il me fallait enfin pouvoir regarder de mes propres yeux les montagnes que j’avais tant de fois observées à travers le regard de Rugendas. Nos mules dûment chargées, le pain bien protégé, nous entamons, avec la douzaine d’amis qui m’accompagnent, l’ascension des contreforts andins, formant avec nos montures une file indienne. En émergeant de derrière les collines, le soleil rasant souligne les reliefs du panorama en appuyant les ombres.

S’étendant du nord au sud sur plus de 7 000 km, la cordillère des Andes est la plus longue chaîne montagneuse du monde. À la hauteur de Mendoza et de ses confins semi-arides, la largeur du massif de part en part est de 200 km. Le paysage est presque entièrement minéral : un océan de pierre où la plupart des glaciers ne sont plus que débris rocheux livrés à la brûlure du soleil. En un siècle marqué par des températures autrement plus basses, San Martín avait perdu un tiers de ses hommes et plus de la moitié de ses 10 000 mules et 1 600 chevaux, du fait des conditions climatiques extrêmes, du manque de fourrage ou de bois de chauffe. En plus des généraux, les quelques têtes brûlées qui osèrent se lancer dans pareille expédition avant la fin du XIXe siècle furent une poignée de mineurs et de naturalistes.

Rugendas et son compagnon de voyage, le peintre Robert Krause – dont le talent ne lui faisait guère d’ombre –, quittèrent Santiago du Chili le 27 décembre 1837 à l’aube, guidés par cinq muletiers. Avant son départ, Rugendas avait envoyé deux lettres. L’une contenait un poème pour Carmen Arriagada, écrivaine chilienne mariée à un colonel allemand en retraite. L’autre, adressée à un ami proche, était une déclaration d’amour à Arriagada.

Laissant derrière elle la capitale du Chili, la petite caravane longea les contreforts avant de se diriger vers le premier col d’altitude. Mais une fois que les bourrasques matinales eurent lavé le ciel de ses nuages, une chaleur insupportablement humide plomba l’après-midi, forçant Rugendas et Krause à renoncer à leurs nombreuses épaisseurs de ponchos, pour ne garder que leur chemise de coton.

La première étape fut Chacabuco, où San Martín avait remporté une bataille décisive vingt ans auparavant. Le soir même, ils atteignaient Santa Rosa de los Andes, sur les bords de la rivière Aconcagua, où ils passèrent deux jours à dessiner l’ample vallée parsemée de vergers, alignant pêchers et figuiers. Pour se protéger les yeux de la réverbération intense du soleil sur le papier immaculé, ils portaient des lunettes équipées de filtres verts, et lorsque la chaleur se faisait intenable, piquaient une tête dans les eaux fraîches de l’Aconcagua.

À mesure que leur caravane longeait le fleuve en s’enfonçant entre les sommets andins, ils traçaient un étroit couloir au flanc des coteaux quasi verticaux. Tous, jusqu’aux plus abrupts, étaient recouverts de cactus oursins aussi grands que les bois de Panama avoisinants, de touffes d’herbes vert céladon ou de sauge blanche. Les reflets violacés du couchant coloraient les sommets de porphyre et de granit, encore recouverts de neige. À la moindre occasion, Rugendas et Krause mettaient pied à terre pour sortir leurs carnets de croquis, au grand dam de leurs muletiers. Tard dans la nuit, ils atteignirent Primera Quebrada, où une lune chatoyante veilla sur leur sommeil…

Chevauchée des souvenirs

Notre caravane approche du premier campement, une large vallée verdoyante que surplombe la cime d’une imposante roche ferreuse. Pour la Saint-Sylvestre, un gaucho originaire d’un village voisin a apporté deux agneaux succulents qui tournent déjà, lentement, au-dessus du brasier. Je desselle alors mon cheval. La selle et son tapis en peau de mouton me serviront de couchage et d’oreiller pour les nuits à venir. Une odeur de sueur animale accompagnera mon sommeil, peu m’importe ; cela fait partie du lien entre ma monture et moi. Nos chevaux ont tant de fois parcouru ces sentiers d’altitude qu’ils les connaissent par cœur. Bien qu’aveugle d’un œil (à ce que me dit l’un des muletiers), le mien me guide sans la moindre hésitation. Son odorat est intact, ce qui n’a pas de prix. Sur le coup de minuit, nous levons nos verres à la beauté du ciel et comptons les étoiles filantes aux abords de la Voie lactée qui lacère le ciel de nouvelle lune comme une balafre phosphorescente. Au loin, le vent chuinte dans la vallée. Je me glisse dans mon duvet et plonge aussitôt dans un sommeil profond.

Rugendas et Krause ont fêté le Nouvel An 1837 à Guardia Vieja, une étroite gorge entourée d’à-pics hauts de 4 000 m qui semblent sur le point de s’effondrer dans la vallée. Krause ouvrit la bouteille de vin qu’il avait apportée pour l’occasion et les deux amis levèrent leur verre à un avenir prometteur. Après avoir consacré la matinée à peindre les paysages alentour, ils reprirent leur périple en direction de Casucha de las Calaveras, un vallon encaissé où une cabane abritait des nuits glaciales les facteurs chargés du courrier royal à destination de l’Espagne. À plus de 2 000 m, le vent était si violent qu’il arrachait les feuillets de leur carnet, forçant Rugendas et Krause à se contenter de croquis sommaires qu’ils parachèveraient et mettraient en couleurs une fois à Mendoza.

En dépit de l’environnement hostile, Rugendas trouva les montagnes encore plus mémorables que les forêts tropicales brésiliennes qu’il avait traversées dix ans plus tôt. Dans ses dessins, il souligna l’ampleur des panoramas en usant de touches larges et de teintes sans mélanges. Rugendas n’avait pas son pareil pour restituer le caractère intrinsèque des paysages. Bien qu’il lui parût impossible de reproduire les couleurs surnaturelles des montagnes, il savait rendre comme personne la puissance des bourrasques, la pureté des ciels diaphanes et le soleil aveuglant de l’altitude, de même que l’impression de solitude et d’humilité que fait ressentir la grandeur des lieux.

Le paysage est minéral : un océan de pierre où la plupart des glaciers ne sont plus que débris rocheux livrés à la brûlure du soleil.

Au creux de la couleur

Au terme d’une ultime ascension d’un sommet poussiéreux, nous débouchons sur une vallée au cœur de laquelle une rivière s’est élargie en un lac bleu turquoise. Sous les derniers rayons du couchant aux reflets cuivrés, nous nous désaltérons et lavons à l’eau glacée la croûte de poussière qui s’est agglomérée sur nos visages et nos cous. J’ai l’impression de n’avoir jamais goûté une eau plus fraîche. Alentour, les orchidées du pauvre et les argousiers s’épanouissent en larges taches magenta, tandis que le thermomètre grimpe de plusieurs degrés. Derrière nous, les montagnes découpent leur silhouette acérée sur le ciel uniforme. À la jumelle, nous repérons les premières huttes de pierre que nous voyons depuis plusieurs jours. Silencieusement, jusqu’à le perdre de vue, nous contemplons un condor dont le vol décrit de larges cercles au-dessus de nos têtes.

L’une des dernières étapes de Rugendas et Krause avant Mendoza fut Puente del lnca, une passerelle naturelle recouverte de sources sulfureuses, creusée par la rivière Mendoza. La voûte naturelle qui relie les deux rives est hérissée de stalactites d’un ocre proche du jaune de Naples, et de concrétions minérales dont le vermillon évoque le glaçage d’une pâtisserie. Textures et couleurs font de l’endroit une manière d’oasis irréelle, qui contraste fortement avec les sommets désertiques qui l’entourent. On reconnaît aussitôt la palette favorite de Rugendas, faite de jaunes chaleureux, d’oranges foncés et de rouges profonds. Dans ce camaïeu, je revois la robe auburn de mon cheval tout en jambes quand il négocie les sentiers pierreux, ma peau déshydratée et mes amis rassemblés autour d’un petit feu au milieu de ces géants de granit. Avec leurs couleurs généreuses, les croquis de Rugendas réveillent plus de souvenirs de cette traversée que n’importe laquelle des photos que j’ai prises.

C’est sans Carmen Arriagada que Rugendas regagna l’Europe en 1847, mais ce sont les lettres qu’il lui adressait qui ont le plus à nous apprendre sur ses voyages. Sur le chemin d’Augsbourg, il fit étape à Évry, près de Paris, où San Martín s’était exilé. L’officier argentin n’était plus désormais qu’un vieillard un peu voûté, avec une épaisse moustache blanche et un goût prononcé pour les cigares cubains. Rugendas lui offrit l’une de ses peintures de Puente del lnca. «Beaux souvenirs», siffla San Martín avant d’évoquer les sacrifices de ses troupes, leurs peurs et leur bravoure inattendue. «Le bon soldat ne fait preuve de courage que lorsque la situation l’exige», remarqua-t-il. Après quoi le vieux général prit la pose et Rugendas put commencer son portrait, jouant de ses crayons avec la même aisance qu’il mettait à converser.San Martín se figea et c’est dans le silence que les deux hommes purent échanger leurs souvenirs des Andes, lieu partagé de leur âge d’or.

Cavas Wine Lodge

Prunelles sur l’ouest, les neiges éternelles des Andes et les étoiles, ce lodge requinque le globe-trotteur : chambre avec piscine, cheminée en terrasse et soins à la carte – sans oublier tous ceux dispensés au spa. Outre ses hectares de vignes, cette propriété vitivinicole soigne son potager, source de la carte argentine, et souvent bio, de Mariano Gallego. Si (déjà) l’exercice vous manque, le chef enseigne, des vélos sont à disposition, des balades à cheval sont aussi proposées et, selon la saison, vous êtes bienvenus pour récolter ou vendanger – à 35 km de Mendoza.

Texte Violaine Gérard

CAVAS WINE LODGE

Costa Flores s/n, Alto Agrelo, Mendoza. Tél. +54 261 456 1748.

www.casawinelodge.com

W Santiago

Tapisseries indiennes, peaux de moutons, détails en cuivre chilien et bois brésilien : la toute première adresse ouverte par les hôtels W en Amérique du Sud a joué des références locales pour glisser sa modernité au coeur de Santiago. Cent quatre-vingt-seize chambres et suites (dont la bien nommée suite Extreme Wow de 177 m2, perchée comme un nid sur la ville), une piscine chauffée au 21e étage, 6 restaurants... Et par-delà les baies vitrées pensées par les architectes Tony Chi et Sergio Echeverría, les sommets de la cordillère, comme un appel des immensités.

Texte Léa Outier

W SANTIAGO

Isidora Goyenechea 3000, Las Condes. Tél. +56 2 2770 0000.

www.wsantiagohotel.com

© Staatliche Graphische Sammlung München

© W Santiago

lieu a part

Article suivant

Paradis
retrouvés

Carnet d’adresses

CAVAS WINE LODGE

Costa Flores s/n, Alto Agrelo, Mendoza. Tél. +54 261 456 1748.

www.casawinelodge.com

W SANTIAGO

Isidora Goyenechea 3000, Las Condes. Tél. +56 2 2770 0000.

www.wsantiagohotel.com

Organiser son séjour

Tamera

Depuis 1994, Tamera propose des expéditions et des treks à la rencontre des peuples dans le monde entier. Au Chili, voyages dans le désert d’Atacama ou le grand nord. En Argentine, périple du nord-ouest à la Terre de Feu en empruntant la Ruta 40. Exploration du grand sud et de la Patagonie, avec notamment le tour du Fitz Roy ou la découverte de la péninsule Antarctique au départ d’Ushuaia. Tél. +33 (0)4 78 37 88 88.

www.tamera.fr
Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

Fréquence des vols

AIR FRANCE dessert Santiago du Chili par 7 vols hebdomadaires au départ de Paris-CDG. desservent Barcelone par 7 vols quotidiens au départ de Paris-CDG.

KLM dessert Santiago du Chili par 6 vols hebdomadaires au départ d’Amsterdam.

Aéroport d'arrivée

Aéroport international Arturo-Merino-Benítez.
À 17 km de la ville.

Bureaux AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

Réservations

— Depuis la France : Tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0)892 70 26 54.

Location de voitures

Hertz, à l’aéroport.
Tél. +56 2 2601 0477.
www.airfrancecarrental.com

A lire

Chili et l’île de Pâques
Gallimard, coll. Bibliothèque du voyageur.
Chili et île de Pâques
Lonely Planet.
Argentine et Uruguay
Lonely Planet.
Johann Moritz Rugendas
Silke Friedrich-Sander, Édition Fichter.
Chile y Juan Mauricio/ Johann Moritz Rugendas
Museo nacional de Bellas Artes Santiago de Chile- Kunstsammlungen und Museen Augsburg.
Robert Krause
Harmut Ring, Books on Demand.

© Antoine Corbineau / Talkie Walkie. Carte illustrative, non contractuelle.