comme un roman, exploration

Barcelone
Points de vue

Sur les hauteurs de Montjuïc, le bâtiment de la Fondation Joan Miró.
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Sur les hauteurs de Montjuïc, les jardins du Théâtre Grec.
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Le peintre Joan Bueno Casadesus, un habitant du quartier, croquant des scènes de la vie quotidienne au bar Quimet & Quimet.
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Sculpture de Roy Lichtenstein, hommage à Barcelone et son architecte Antoni Gaudí.
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Plaça del Sortidor, lieu de rendez-vous de Poble Sec.
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Carrer Nou de la Rambla, l’une des artères populaires de Poble Sec.
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Reconnaissable à sa cabine rouge, le téléphérique du port permet d’accéder à la colline de Montjuïc. Il offre une vue sur tout Barcelone.
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Peu connus des touristes, les jardins de Mossèn Costa i Llobera recensent 800 espèces de cactus, plantes grasses et arbres subtropicaux.
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Sérénité (1929), l’une des deux sculptures de Josep Clarà installées dans les jardins de Miramar, à Montjuïc.
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Carrer Blai, un immeuble moderniste typique du Barcelone de la fin du XIXe siècle croisant formes végétales, fer forgé et céramique.
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Grand Hotel central
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Hotel Brummell

Guidée par le maillage des odeurs et de ses souvenirs, la romancière Françoise-Marie Santucci chemine à travers un Barcelone en mutation. Toujours aussi radieuse et canaille, en perpétuel mouvement, la ville s’est réinventé un îlot de tranquillité : Poble Sec, un ancien quartier ouvrier adossé à la colline de Montjuïc.

Ecrire sur Barcelone ? La ville que tout le monde connaît, croit connaître, veut connaître ? C’est comme quand un critique de cinéma doit chroniquer le dernier Star Wars. À chacun son avis, même ceux qui ne l’ont pas vu.

Mais qu’a-t-on vu de Barcelone quand on est allé à Barcelone ?

La première fois, il y a plus de vingt ans, j’ai découvert les tracés géométriques du quartier bourgeois d’Eixample. Les hôtels y sont légion, les trottoirs larges, presque aussi larges que les avenues, l’air est frais, la gouaille rare. De là, il est aisé de visiter le parc Güell et la Sagrada Família, deux des appâts majeurs de cette ville qui se présentait alors – c’est du moins ainsi que je l’avais perçue – comme effrontément fofolle. Grâce à Gaudí et ses excentricités enfantines ? La cité de Barcelone se la jouait aimable, ouverte. J’y suis retournée à maintes reprises. Ce n’est plus la même affaire, la même légèreté d’hier – ou alors ai-je tant vieilli ? –, même si Barcelone se rappelle toujours à vous, d’une manière ou d’une autre – une devanture décatie, du linge aux fenêtres, des mamies assises sur un banc –, telle qu’elle était jadis : tournée vers la mer, encanaillée jusqu’à l’os, populaire et licencieuse comme pas deux, célébrée par les écrivains et les artistes qui fréquentaient les cabarets de l’avenue del Paral.lel. J’imagine le Barcelone de Jean Genet, au début des années 1930, quand il écrivait à propos du Barrio Chino1 : «C’était une sorte de repaire peuplé moins d’Espagnols que d’étrangers qui tous étaient des voyous pouilleux. Nous étions quelquefois vêtus de chemises de soie vert amande ou jonquille, chaussés d’espadrilles usées.»

Un balcon sur la ville

Point de soie vert amande ni d’espadrilles en ce jour pluvieux d’avril – il pleut souvent à Barcelone au printemps – où je me perds entre Raval et Barri Gòtic, le cœur piéton de la cité. Point de rêveries ni de mélancolie non plus, bien au contraire. Plutôt des frissons dus à cette pluie poisseuse, fine et continue, et à la vision des groupes de touristes et leurs guides, affublés de «micro-casques Madonna» (sic), si nombreux qu’ils bouchent ces rues étroites comme des chas d’aiguille – Carrer de la Llibreteria, Carrer de n’Arai, Baixada de Sant Miquel, Carrer dels Tres Llits... Les frissons, la pluie, la foule, le reste me font revenir en vitesse vers mon nouveau fief, Poble Sec. Je l’ai découvert sur le tard. Il y a quelques années encore, dans les guides sur Barcelone, et même sur une carte de l’office du tourisme : pas de Poble Sec. Personne n’avait jugé utile de mentionner ces quelques rues coincées entre l’avenue del Paral.lel, qui reste l’artère populaire de la ville, et la colline de Montjuïc. C’est heureux. Car là-haut (j’aime dire «là-haut» même si on est à peine à flanc de coteau), on est ailleurs. La sensation de calme envahit ceux qui y sont disposés. La nonchalance ralentit vos pas, une torpeur peut même vous saisir, à parcourir ces ruelles plongées dans la pénombre par la grâce de ces frênes qui poussent vers le ciel y chercher la lumière, et dont les branches ployées forment une véranda végétale au-dessus des Carrer de Margarit, de Tapioles, del Poeta Cabanyes, de Blasco de Garay…

Topologie olfactive

Trop pauvre, trop escarpé, le quartier de Poble Sec n’a pas été inclus dans le plan d’urbanisme dressé, au milieu du XIXe siècle, par un architecte révolutionnaire : Ildefons Cerdà. Cet homme pensa la ville comme une future mégapole, immense, aérée et idéale pour ses habitants – quoique peuplée d’usines. Aussi géométrique, il n’y a pas d’équivalent dans l’ancien monde. Seul le nouveau, de l’autre côté de l’Atlantique, occupé à bâtir des villes sur d’infinis territoires, a eu le loisir, l’espace, le temps, de concevoir des carrés et des lignes droites, d’affiner son goût pour l’absence de rondeur – ce devait aller avec un esprit propre à la révolution industrielle.

Par un curieux hasard, Poble Sec a adopté – même omis du plan de Cerdà – un tracé tout en parallèles et perpendiculaires. Cette régularité, alliée à l’aspect souvent fatigué des immeubles, des façades, des gens, a dépourvu Poble Sec, notre «Village Sec», de tout charme immédiat. Tant mieux et qu’importe ! Car le Village a tout son temps. Il n’a pas besoin de nous. Il n’est pas encore envahi par ces boutiques bohèmes de camelote design et jolis artefacts qui fleurissent ailleurs. À la place, il propose des odeurs, fortes même au printemps. Des odeurs où se mêlent effluves de détergents, d’égouts, de fritures, de macadam, de pollens. On les sent dans Carrer Blai, une rue piétonne depuis une dizaine d’années. C’est elle, et ses nombreux bars où l’on mange debout sans manières, qui a contribué à attirer peu à peu Barcelonais et touristes. Les tapas n’y coûtent rien, le vin non plus ; addition pour deux : moins de 20 €, y compris dans le mythique Quimet & Quimet, où les assiettes sont préparées minute. Bien sûr, des restaurants chics s’installent désormais dans le quartier. Leurs serveurs sont aussi beaux et bruts que le béton au sol, les meubles dépareillés y font loi et les cartes flamboient de quelques poissons et jamón d’exception.

Sous les soleils de Miró

Pour dominer la ville, et Poble Sec, il faut commencer par descendre vers la mer. Ce qui ne veut plus dire grand-chose à Barcelone, sauf à fréquenter les plages du nord, vers Poblenou. La mer, de ce côté du Village Sec, c’est l’immense port de commerce, derrière Montjuïc, ou alors quelques reflets bleutés au-delà de la voie rapide, qui sépare la cité de ce qui reste du littoral. Un crochet près des voitures qui rugissent en contrebas, et j’emprunte un chemin étroit réservé aux vélos et piétons. La perspective de grimper la colline sous un ciel plombé (la pluie a enfin été voir ailleurs) ne m’enchantait guère ; par bonheur ce jour-là, un engin à petites roues filant comme une fusée a changé ma vie. Vive le vélo électrique, et à nous deux, Montjuïc !

Le téléphérique arrive en glissant doucement sur son câble, les faubourgs nord de la ville se perdent sous les brumes de chaleur.

Le jardin des cactus semble planté là par erreur. Depuis les coteaux où s’épanouissent des centaines d’espèces de palmiers, d’euphorbes, d’aloe vera, de figuiers de barbarie, de cactus et de succulentes, j’aperçois le port et ses immenses porte-conteneurs venus d’Asie, ses paquebots qui s’apprêtent à lever l’ancre pour les Baléares. Les plantes du monde entier semblent s’amuser de ce spectacle ultra-urbain, comme des marionnettes géantes aux formes bizarres qui s’apprêteraient pour le spectacle ; il y a les piquants, les chevelus, les colorés, les drôles, les ridicules, les mignons…

Un peu plus haut, le point de vue est exceptionnel ; le téléphérique arrive en glissant doucement sur son câble, les faubourgs nord de la ville se perdent sous les brumes de chaleur, de jeunes touristes japonaises s’emmêlent dans leur perche à selfie. Je continue de pédaler comme à la parade. Quand mon vélo fuse sur les trottoirs déserts de Montjuïc, quel délice que cette sensation de partir au vent !

Voilà la Fondation Joan Miró, l’un des seuls musées au monde conçus avec l’artiste lui-même. Il a pensé les rares ouvertures éclaboussées de lumière, ces salles accueillant des œuvres créées exprès, comme la monumentale Tapisserie de la Fondation : une femme-chat de plusieurs mètres de haut qui peut s’observer sur deux niveaux, pour ne rien rater de son charme étrange aux couleurs vives. La verdure est partout, la ville en contrebas presque invisible. Sur le toit-terrasse fait d’angles et de rondeurs, qui s’offre au ciel et accueille le soleil à profusion, beaucoup de sol et peu de sombra. Miró aimait la contemplation, le silence, le recueillement qui précède le retour aux gens.

La route fait de larges lacets jusqu’à la Plaça del Sortidor, bondée en cette fin de journée. Des gens du quartier, des jeunes qui tapent le ballon, de vieilles dames qui refont le monde en catalan. C’est l’heure du café au lait, me dis-je, en m’installant à côté d’elles. Je resterais bien à Poble Sec.

1 Journal du voleur Jean Genet, Gallimard, coll. Folio. Genet évoque ici le Barrio Chino, un quartier mal famé aujourd’hui disparu, qui correspond peu ou prou aux limites actuelles du quartier du Raval.

Lieu d’écriture

C’est sur la colline de Montjuïc, en lisière du Théâtre Grec, qui n’a rien d’antique puisqu’il a été construit en 1929 sur le modèle de celui d’Épidaure, que j’ai trouvé, le long d’une promenade bordée d’arbres et de bancs à l’abri du soleil, un lieu des plus paisibles. Est-ce parce que l’on n’y accède qu’à pied et que l’on y arrive légèrement assommé par la chaleur et les innombrables marches à monter ou descendre – suivant d’où l’on vient – que cette miraculeuse retraite est souvent délaissée ? Un joyau ! À Paris, Londres, Berlin, il est aisé de dénicher un petit coin à soi dans un parc. Mais il y aura du monde autour, des serviettes de plage, des paquets de chips à moitié vides. Ici, rien de tel. Juste le silence, une légère brise qui descend de Montjuïc, le brouhaha assourdi des rues plus bas, et encore faut-il l’entendre. À l’ombre des arbres je m’installe, un carnet sur les genoux. Pour noter cela et tant d’autres choses encore.

Grand Hotel central

Un havre de luxe s’abrite derrière l’austère façade 1920 de cet ancien immeuble de bureaux. Le lounge s’est déplié où entraient autrefois les calèches et l’une des plus remarquées piscines à débordement du monde parade sur le toit. Entre ces univers hors normes, 146 chambres et suites à l’élégance discrète pour se retirer de l’effervescence urbaine. Bibliothèque, yoga, spa et City Restaurant, où Alberto Vicente imagine une carte méditerranéenne trimestrielle, en hommage à l’histoire de la ville – dont tous les emblèmes sont à quelques minutes de marche.

Texte Violaine Gérard

GRAND HOTEL CENTRAL

Vía Laietana, 30. Tél. +34 93 295 79 00.

www.grandhotelcentral.com

Hotel Brummell

L’esprit boutique-hôtel parmi des immeubles d’habitation populaire : voilà le Brummell, ouvert en 2015 par Christian Schallert, un Autrichien arty installé depuis quinze ans à Barcelone. Après avoir racheté cet ancien squat, Schallert a opté pour le «modernisme tropical» : meubles scandinaves, carrelage vieilli, outils asiatiques aux murs. Les chambres, d’un minimalisme chic, sont insonorisées, et certaines donnent sur un escalier extérieur. Autres détails emballants : la piscine ou une microboutique aux choix sûrs (espadrilles Arrels et lampes Bicoca). Et pour les moins polyglottes, la moitié de l’équipe parle français !

HOTEL BRUMMELL

Carrer Nou de la Rambla, 174. Tél. +34 931 258 622.

www.hotelbrummell.com

© Josep Lluís Sert

© Roy Lichtenstein/ADAGP, Paris 2018

© Josep Clarà

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Les Andes
LA TRAVERSÉE
DU MIROIR

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GRAND HOTEL CENTRAL

Vía Laietana, 30. Tél. +34 93 295 79 00.

www.grandhotelcentral.com

HOTEL BRUMMELL

Carrer Nou de la Rambla, 174. Tél. +34 931 258 622.

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S'y rendre

www.airfrance.com

Fréquence des vols

AIR FRANCE et JOON desservent Barcelone par 7 vols quotidiens au départ de Paris-CDG.

KLM dessert Barcelone jusqu’à 8 vols quotidiens au départ d’Amsterdam.

Aéroport d'arrivée

Aéroport international de Barcelone-El Prat.
À 12 km de la ville.

Bureaux AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

Réservations

— Depuis la France : Tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0)892 70 26 54.

Location de voitures

Hertz, à l’aéroport.
Tél. +34 902 011 959.
www.airfrancecarrental.com

A lire

Après deux biographies Kate Moss (Flammarion, 2008) et Monroerama (Stock, 2012),
Françoise-Marie Santucci vient de publier son premier roman
Ton monde vaut mieux que le mien aux éditions Flammarion.

Barcelone. Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire,
Robert Laffont, coll. Bouquins.
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Gallimard, coll. GEOGuide et GEOGuide Coups de coeur.
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Lonely Planet, coll. Partir en famille.
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© Antoine Corbineau / Talkie Walkie. Carte illustrative, non contractuelle.