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Dépayser le monde

Installation d’oeuvres de Beat Takeshi Kitano.
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Ci-dessous, le musée d’art contemporain PSA, installé dans une ex-centrale électrique.
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À droite, White Tone, 2016, de Cai Guo-Qiang.
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À gauche, les oeuvres d’Isabel Mendes da Cunha, Julia Isidrez et Juana Marta Rodas.
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Quelques images du reportage La France de Raymond Depardon,2004-2010

Exploration de tous les champs de la création, la collection de la Fondation Cartier s’expose pour la première fois en Chine, au Power Station of Art. Un dialogue qui vivifie les imaginaires.

Lorsqu’on arrive à Shanghai par les autoroutes, une cheminée remarquable attire l’œil tout de suite. Elle grimpe haut dans le ciel, se laisse tracer d’une longue rampe verticale. Celle-ci est rouge. Et varie selon la température. Comme un thermomètre planté dans les vibrations d’une ville qui dévore le nouveau siècle. Vous êtes ici au Power Station of Art (PSA), créé le 1er octobre 2012 dans l’ancienne centrale électrique de Nanshi. Sur 40 000 m2 (dont 12 000 m2 d’exposition), la Fondation Cartier pour l’art contemporain y expose actuellement sa collection – pour la première fois en Chine. Ce qui pourrait passer pour un extrait (100) des 1 500 œuvres de 50 nationalités différentes acquises par la Fondation va en fait beaucoup plus loin dans son amplitude.

L’exposition a pour vocation de provoquer un choc culturel, mais surtout un souffle humaniste. Car cette manifestation tonique aurait pu se contenter de lâcher avec snobisme quelques référents notoires. Des accrochages du photographe japonais Daido Moriyama ou de Raymond Depardon ; le cinéma avec David Lynch, Takeshi Kitano ; additionner les signatures prestigieuses : Jean Nouvel, Christian Boltanski, Gao Shan, Hu Liu, Li Yongbin… Mais c’est finalement dans sa «bio-diversité» que l’exposition prend tout son sens et ses percussions. L’installation du bioacousticien Bernie Krause nous rappelle que le chant du monde se rétrécit (celui des oiseaux, le bruissement des insectes) et que son spectre devient si mince. Plus loin, dans une salle sombre, les architectes Diller Scofidio + Renfro font rouler la terre comme une bille magnifique et monstrueuse. En arrière-plan, alors que celle-ci gronde dans ses rotations, scintillent les villes qui s’engorgent, les forêts qui s’amenuisent en grésillant, les dialectes qui partent en murmures.

Lorsqu’on sort, il est presque salutaire de s’accrocher aux hanches de la fresque de Cai Guo-Qiang, la sculpture de Sarah Sze… Ou d’écouter Paul Virilio dans une somptueuse vidéo de trois minutes (visible sur internet) évoquant le nomadisme, le voyage, les migrations. On le voit marcher, nous penser la terre. Il est grand temps de vivre, veut-il dire. Grand temps de regarder. D’écouter aussi Hervé Chandès, directeur général de la Fondation, se frayer un chemin dans le tumulte, fournir toujours du sens à cette institution créée il y a trente-quatre ans. Elle actionne, frictionne artistes, physiciens, astrophysiciens, mathématiciens. L’art n’est pas seulement un exercice déambulatoire exercé le menton posé sur la paume, c’est la rencontre d’architectes, d’intelligences azimutées venues humer l’effervescence portuaire, basculer dans la porosité de Shanghai. Dans l’une des salles, près de ces œuvres, voici un grand panneau sombre réalisé par Hu Liu. Il nous apprend non seulement la patience (une année de travail), l’arithmétique (l’artiste y aura usé près de 4 000 crayons de bois), mais il ouvre aussi son paysage mental, la nuance des encres, la subtilité de la couleur noire. En fait, il faut voir ces regards enfiévrés, suivre les mots hésitants de tous ces participants constituant une belle bande, hirsute, harassée de perspectives. Ce n’est pas étonnant alors de voir accoster non loin de là, au bord du fleuve Huangpu, le bateau expérimental Tara. Il participe aussi à casser les barrières, sonder la glace (en se laissant enfermer au pôle Nord), apprendre des «espèces» marines : elles sont coopératives à 85%. Tara nous apprend que plus on travaille ensemble (et non en silo), plus on croise les disciplines, meilleure sera la connaissance. Elle éclaire alors, s’assombrit aussi devant cette planète si fragile. Elle bonifie. Elle nous met d’une humeur vaillante.

Fondation Cartier pour l’art contemporain, A Beautiful Elsewhere

Jusqu’au 29 juillet. Power Station of Art. 200 Huayuangang Road, Huangpu District.

www.powerstationofart.org et www.fondation.cartier.com

© T.N. GON INC - Cai Guo-Qiang © Raymond Depardon / Magnum Photos Paris - Isabel Mendes da Cunha - Julia Isidrez - Juana Marta Rodas

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