Objet nomade

Au-delà des mots

Fini la quête d’insolite, parfumeurs et scientifiques se penchent désormais sur des alchimies qui parlent de plaisir et enveloppent le corps de félicité.

Si l’industrie du parfum n’a que le mot «addiction» à la bouche, elle ne parle jamais, ou si peu, de plaisir. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on vaporise un peu de parfum sur la peau, non ? Dans les années 1990, Estée Lauder en avait même fait son sujet en sortant un succès mondial, prénommé Pleasures. Parfumeur hédoniste, Jacques Cavallier, compositeur du Jour se Lève (Louis Vuitton), en propose sa définition : «Je crois aux justes proportions qui suggèrent le plaisir, c’est-à-dire une forme d’harmonie.» Ce qui se traduit par une ode à la lumière tendre du matin, un accord tout simple mandarine-jasmin sambac. Il y a cette même félicité pleine de pétillance et de lumière dans Soleil Piquant (By Terry). Le plaisir passe souvent par une forme d’épure et d’évidence ; il se loge dans les jus plus «entiers», sans fioritures ni maniérisme, moins conceptuels ou cérébraux. «Il faut que ça sente bon ! Il y a une forme d’esthétique du plaisir dans l’élégance et le raffinement, l’absence de notes trop dissonantes. C’est facile de faire bizarre en ajoutant 10% de civette dans la formule ; autrement plus difficile de viser l’harmonie parfaite», ajoute le parfumeur Olivier Pescheux. Myrrhe Églantine (Hermès) est de ces créations d’évidence qui revendiquent un plaisir presque gourmand avec cette facette anisée de la myrrhe. Idem pour Elevator Music (Byredo), jus aussi simple qu’un tee-shirt enfilé sur un jean, le trio ambrette-bambou-jasmin mimant la fraîcheur du coton.

De signes en sillages

Si l’on en croit la science, le parfum aurait une capacité infiniment plus grande à générer du bonheur qu’un mets délicat. En plus de la dopamine, tout corps plongé dans un liquide parfumé sécrète l’ocytocine, l’hormone du bonheur et de l’amour. C’est à partir de ce constat que le Suisse Givaudan a imaginé le projet Delight. Parfumeurs et aromaticiens de la société ont uni leurs forces pour créer de nouvelles notes plaisir : olive noire, sirop d’érable, petit pois, fraise gariguette. Encore fallait-il le prouver en inventant la méthodologie pour distinguer le pouvoir émotionnel de ces néo-ingrédients. Oubliés, les questionnaires consommateurs : on décode ici le langage corporel. Dilatation des pupilles, des narines, fréquence des battements de cils, salivation et modulations vocales sont autant de marqueurs à observer et à croiser pour en déduire les ressentis que provoque un parfum. «Le corps émotionnel ne ment pas, car il n’en n’a pas le temps ! L’analyse non-verbale rend compte des émotions authentiques, incontrôlables, qui s’expriment corporellement de manière universelle», explique Marina Cavassilas, docteur en science du langage et fondatrice du cabinet Semiopolis. Outre les ingrédients choisis et son écriture, le nez Francis Kurkdjian est convaincu que le parfumeur dispose d’une clé pour faire entrer un surcroît de bonheur dans sa composition : «Je ne conçois pas de créer un parfum dans le déplaisir ; je suis intimement convaincu que la formule s’en souvient inconsciemment !»

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