Incarner n’est pas jouer

De deux pièces de bois disjointes, on dit qu’elles jouent entre elles. Qu’en elles il y a du jeu.On dit aussi, alors, qu’il y a là un jour. Qu’elles laissent passer le jour.Et sans doute n’est-ce jamais autre chose que fait l’acteur, ce porteur de lumière, ce Lucifer de l’écriture. Car, non, l’acteur, quand il joue, n’entre pas, comme on dit, «dans la peau du personnage» ; non, il ne l’«incarne» pas. Pour cela, il eût fallu, d’abord, que ce personnage existât avant lui déjà. Puis, qu’il fût comme quelque personne véritable, mais à qui manquerait… la chair ! Enfin, que – donc – par quelque opération abominable, dont, pour ma part, je ne saurais imaginer sans effroi l’insoutenable spectacle – parmi je ne sais quel écœurant tumulte de cartilages et d’os broyés, d’immondes glouglous de crevaison de veines et d’artères, d’insistants sifflements de succion de centaines de nerfs cisaillés cherchant, vermicelles vivants et fous, à se reconnecter à l’inconnectable –, l’acteur lui prêtât la sienne ! Non, ce personnage, s’il existe – et sans doute pourra-t-on dire, après coup, qu’il existe –, ce n’est que de ce qu’on le joue. Ce n’est, plutôt, que de ce qu’on joue (et qu’on se joue de) l’encre qui court dans ses veines. Ce n’est que de ce qu’un acteur porte le jour dans la nuit de l’encrier, dont ce texte est issu. Tout ce que peut dire le texte (non pas ce qu’il «veut dire», mais bien ce qu’il peut dire, c’est-à-dire tout ce que nous pouvons, nous, dire à travers lui, grâce à lui, et jusqu’aux sens les plus improbables, les plus minoritaires), l’acteur a pour tâche de le dire. De le jouer. Cette tâche est une responsabilité, mais ludique, mais non laborieuse : dans le lexique des acteurs, travailler et jouer sont synonymes.

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