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Quelques poèmes avant
l'Himalaya

Le monastère de Durpin sur les hauteurs de Kalimpong

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Buste de Rabindranath Tagore, à Mungpoo.

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Les sommets enneigés du Kangchenjunga,

au-dessus de la ville de Darjeeling.

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Cueilleuses de thé dans la plantation de Glenburn Tea Estate.
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Écolier de Mungpoo, en uniforme.
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Près de Noordhoek, sur la côte ouest de la péninsule du Cap.

Near Noordhoek, on the west coast of the Cape Peninsula.

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Près de Noordhoek, sur la côte ouest de la péninsule du Cap.

Near Noordhoek, on the west coast of the Cape Peninsula.

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Ganesh Mani Pradhan, botaniste.

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La gare de Darjeeling, à plus de 2 000 m d’altitude.

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Près de Noordhoek, sur la côte ouest de la péninsule du Cap.

Near Noordhoek, on the west coast of the Cape Peninsula.

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Pour Holi, la fête du printemps, les Indiens s’aspergent les uns les autres d’eau et de poudres colorées.

During the spring festival of Holi, Indians spray one another with water and powdered colors.

Le poète indien Rabindranath Tagore aimait à troquer la frénésie du monde pour les hauteurs bengalaises. Un siècle plus tard, une même lumière éclaire ces paysages, où la vitalité chatoyante des rues tutoie l’immaculé des sommets.

L’Inde arrête ses plaines au seuil des montagnes, emprunte au nord-est un couloir biscornu qui lui ouvre une pièce en plus, avec vue sur le Népal et le Bhoutan. Pour lire les paysages de ces lisières himalayennes, il suffit alors de s’imaginer une bibliothèque aux variations horizontales. De s’engager dans ces contreforts comme dans des rayonnages. Tout au sommet des étagères, à plus de 2 000 m, trône le roman de Darjeeling. Bien tourné, documenté, écrit par l’Histoire et les Britanniques, qui y établirent au XIXe siècle une station d’altitude pour oublier les chaleurs du delta. Ils y édifièrent manoirs, cottages et chemin de fer, importèrent de Chine les premiers arbustes de thé qui entourent toujours les hanches des cueilleuses. Enfant de Calcutta, capitale du Bengale-Occidental, le jeune Rabindranath Tagore arpenta avec son père les franges de son État natal. Puis, devenu écrivain couronné du prix Nobel de littérature en 1913, il accrocha ses résidences d’été là où les «monts Himalaya1» ne sont pas encore des à-pics, changeant de maison ou d’hôtel au gré des altitudes. En somme, le poète, qui s’éleva contre bien des rigidités sociales de son époque, perpétua une tradition : celle de la villégiature estivale, comme un Européen tenant chalet dans les Alpes fleuries.

Dans le ciel infini

Marchons un peu dans les rayonnages, aux côtés des écoliers en uniforme qui montent les ruelles, chaussettes blanches, jerseys violet, jouent aux funambules sur les rails étroits du dernier train à vapeur usiné à Glasgow, égaillent un combat de coq et de chien. Contournons les deux femmes qui ouvrent le contenu de leur panier sur les pierres du ballast, au pied d’un monastère. Attardons-nous plus longtemps sur le vaisseau suspendu du Kangchenjunga, 8 586 m, car tous les retours d’école n’ont pas un tel décor. Prolongeons un peu cet «avantage des visions premières2» que Rabindranath Tagore tentait de retrouver sur ce chemin. Quand le soleil est haut, le petit frère de l’Everest, troisième sur le podium des sommets du monde, n’a pas d’assise, il n’est qu’aiguilles, crêtes, pentes lointaines posées au milieu d’un bleu sans faille. Quand la nuit rallume ses brumes, le contre-jour renverse le relief, les vallées occupent à nouveau les profondeurs. Les pins se découpent en noir et fusain, bribes d’une lettre déchirée.

Dans ce «royaume de nuages impalpables», l’air s’accroche aux joues dès le matin. Il prend en chemin le vent des cimes, quelques éclats de glacier, fait frissonner les branches des théiers et soupirer le bois des bow-windows, longe la promenade de l’observatoire avant de redescendre souffler dans les allées du bazar. De l’œuvre de Tagore, qui créait d’un même geste universel romans, nouvelles, poésies, pièces de théâtre et chants (adoptés par les hymnes indien et bangladais), la province de Darjeeling a les mosaïques : elle s’accommode des genres comme des cultures, réserve ses effets au détour d’un vers ou d’un sentier, calligraphie des lumières imprévisibles, tantôt lumineuses et claironnantes, tantôt noyées par le brouillard et le silence qu’interrompent seulement les flèches sonores du criquet.

Souvent, les routes les plus capricieuses sont aussi les plus belles. Celle qui déroule ses nids-de-poule et ses ravines jusqu’au domaine de Glenburn est de celles-là. On ne peut pas lui en vouloir : au bout des cahots, un bungalow blanc couronné de fleurs tombantes, une pelouse impeccable avec vue étincelante sur le Kangchenjunga, des suites florales au baldaquin d’acajou. Créée en 1859, la plantation de thé de la famille Prakash fait vivre toute une vallée et accorde le luxe au plein-air des montagnes. Le «pique-nique» dressé au bord de la rivière pour l’hôte (qui peut explorer les parcelles comme dans un grand vignoble) avec barbecue, fauteuils en rotin et service en porcelaine, résume à lui seul le raffinement du lieu.

Quartiers d’été

La route continue à glisser comme sur la tranche d’un recueil. Elle dévale l’altitude, embarque fougères, bananiers, cascades enguirlandées de drapeaux de prières. Mungpoo 10, Mungpoo 9, Mungpoo 8 : les bornes vert et blanc font défiler les kilomètres avec une ponctualité dévouée, jusqu’à la rue principale du village solitaire, loin des raidillons de Darjeeling. Un pinceau fantaisiste a réveillé de rose et de vert les rochers de l’unique rond-point, et balisé du même rose vaillant les escaliers du temple bouddhiste. Cachée en contrebas de l’asphalte, une villa au plain-pied symétrique, arcades blanches, fondations carmin, demi-arc de jardin face à la vallée. Ce cottage de Mungpoo, où Rabindranath Tagore passa plusieurs saisons à l’invitation de la poétesse Maitreyi Devi, est devenu la Rabindra Bhavan (littéralement, «maison de Rabindra»). On y glisse pieds nus sous les plafonds inatteignables, taillés pour le 1,90 m de l’écrivain. Dans l’une des chambres carrées, cheminée au manteau verni et parois ocre, un étrange lit à baldaquin dresse un dossier droit, imaginé par l’hôte lui-même pour l’éveil de ses lectures.

Sisir Rahut, le gardien, n’est pas loquace. Ou plutôt, il aimerait l’être mais ce sont des chants qui s’échappent hors de lui. Il baisse le regard, arrange la fleur rouge de poinsettia et les tiges d’encens protégeant un portrait du poète en vieux sage, simplement posé sur un fauteuil. Il chante une mélopée d’abord fragile, qui prend son appui sur les secondes. L’étranger n’est déjà plus un étranger puisqu’il écoute. Peu importe les syllabes anglaises, son histoire se raconte de pièce en pièce comme une nouvelle. L’histoire de son grand-père, ouvrier à l’usine de quinine médicinale qui jouxte la villa, porteur du palanquin de l’écrivain sur les 12 km de sentiers humides qui remplaçaient la route, puis gardien de la maison vide avant son fils et son petit-fils, aujourd’hui troisième génération de veilleurs.

Jardiner l’universel

Descendons encore un peu l’échelle posée le long des frontières indiennes. Kalimpong, d’où Tagore dicta ses Souvenirs d’enfance, ouvre son carnet à dessin dilué par les eaux de la rivière Teesta. Étape marchande sur la route du Sikkim, la bourgade mélange dans son encrier les ethnies qui sillonnent l’Himalaya depuis des siècles. Lepchas, Tibétains, Népalais, Gurkha… Jour de marché, les visages défilent sur les trottoirs de béton, yeux noirs baissés pour ne pas perdre une sandale dans la foule, éviter les brassées de glaïeuls et de soucis qui pigmentent les porches. Dans ce tableau, on pourrait facilement prêter à Ganesh Mani Pradhan les traits d’un vieux sage, drapé dans ses plissés. Mais le botaniste, s’il a depuis longtemps confié les rênes de sa pépinière à son fils Mahendra, a gardé des éclats de sa jeunesse. Surtout quand il gravit les luxuriances de son jardin à étages planté à la sortie de la ville. «À Kalimpong, où le climat est plus clément que sur les hauteurs, ce n’est pas le thé, mais les orchidées qui ont fait la réputation de la terre. D’ici, nous exportons dans les jardins du monde des graines et des bulbes de plantes locales, lys, palmiers, gingembres d’ornement…», explique «mister Ganesh», cherchant du bout de son téléphone la traduction de lady’s slipper, s’amusant de l’interprétation française qui a chaussé cette fleur à moustache d’un joli sabot de Vénus.

À le voir arpenter la parcelle familiale fleurie d’orchidées, d’amaryllis et d’oiseaux migrateurs, surveiller les premières couleurs des pétales écloses dans ses serres-laboratoires, déplacer un pot vers un centimètre de soleil, on repense à ce livre ouvert entre quelques quartiers de nuage. Le Jardinier d’amour, où Tagore chuchote au voyageur venu contempler l’heure tardive : «Qu’importe que mes cheveux grisonnent / Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus vieux du village / Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de malice. (…) Je suis de l’âge de tous ; qu’importe si mes cheveux grisonnent ?»

Lieu d’écriture

Pas une poussière ne traîne sur les lames de bois sombre. La brise pousse jusqu’au seuil quelques pétales de soucis, oubliés par la prévenance du gardien, qui laissent des pointillés mandarine dans les allées du jardin. La véranda du cottage de Mungpoo a des lumières studieuses : dans l’aile gauche, un unique bureau et un fauteuil en acajou, que Rabindranath Tagore dessina à sa mesure. Les meubles ont pris demeure, ils forment un couple étonnamment moderne, accoudoirs rebondis, tablettes épurées sous le bois tanné. Aujourd’hui, 28 mai 1939 selon le National Herald conservé sous un cadre, pas grand monde pour la visite, une poule sur les marches, un chat roux qui baille devant le panorama. Pour remplir le livre d’or, un professeur venu le matin de Calcutta avec sa famille s’est à peine appuyé, du bout des fesses, sur le bord de l’assise. Sait-on jamais. Le poète n’est peut-être jamais vraiment parti.

The Orchid Retreat

Arriver un soir de collines mauves et glisser sous les ombres des fleurs endormies est peut-être la meilleure façon de faire connaissance avec cette maison d’hôtes installée au cœur d’une pépinière, à un cri d’oiseau du centre de Kalimpong. Les rideaux du petit matin s’ouvriront alors sur la jungle bien ordonnée par la main du botaniste, les forêts de la vallée de la Relli et quelques martinets de l’Himalaya posés sur une cime de palmier. Dix grandes chambres enrobées de vert et de lumières, veillées avec un soin discret par la famille Pradhan, et une cuisine locale qui parfume à point nommé les différentes heures du jour.

The Orchid Retreat

Ganesh Villa, Kalimpong. Tél. +91 35 52 27 45 17.

www.theorchidretreat.com

Glenburn Tea Estate

Souvent, les routes les plus capricieuses sont aussi les plus belles. Celle qui déroule ses nids-de-poule et ses ravines jusqu’au domaine de Glenburn est de celles-là. On ne peut pas lui en vouloir : au bout des cahots, un bungalow blanc couronné de fleurs tombantes, une pelouse impeccable avec vue étincelante sur le Kangchenjunga, des suites florales au baldaquin d’acajou. Créée en 1859, la plantation de thé de la famille Prakash fait vivre toute une vallée et accorde le luxe au plein-air des montagnes. Le «pique-nique» dressé au bord de la rivière pour l’hôte (qui peut explorer les parcelles comme dans un grand vignoble) avec barbecue, fauteuils en rotin et service en porcelaine, résume à lui seul le raffinement du lieu.

Glenburn Tea Estate

Tél. +91 98 30 07 02 13.

www.glenburnteaestate.com
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The Orchid Retreat

Ganesh Villa, Kalimpong. Tél. +91 35 52 27 45 17.

www.theorchidretreat.com

Glenburn Tea Estate

Tél. +91 98 30 07 02 13.

www.glenburnteaestate.com

Organiser son séjour

Shanti Travel

Shanti Travel propose un itinéraire de 11 jours pour partir à la rencontre des petits producteurs de thé de Darjeeling, participer à la vie d’une coopérative locale et découvrir les monastères de l’ancien royaume du Sikkim. Pour assister à la cueillette, les meilleures périodes courent de mi-mars à mi-juin et de mi-septembre à fin novembre. Cette agence, créée il y a plus de dix ans par deux Français à New Delhi, organise aussi des séjours dans 15 autres destinations d’Asie, avec le même souci du voyage solidaire : de l’Inde à l’Indonésie, en passant par le Sri Lanka, les Maldives, le Bhoutan ou le Cambodge. 

Tél. +91 11 46 07 78 00.

www.shantitravel.com
Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

FRÉQUENCE DES VOLS

Air Francedessert New Delhi par 1 vol quotidien au départ de Paris-CDG.
Jet Airways dessert Bagdogra au départ de New Delhi
KLMdessert New Delhi par 1 vol quotidien au départ d’Amsterdam.

AÉROPORT D'ARRIVÉE

Aéroport international Indira-Gandhi.
À 23 km de New Delhi
Tél. +91 12 43 37 60 00

BUREAUX AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

RÉSERVATIONS

— Depuis la France : Tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0)892 70 26 54.

À LIRE

Le Vagabond et autres histoires Gallimard
coll. L’Imaginaire.

L’Offrande lyrique Gallimard
coll. Poésie.

Le Jardinier d’amour Gallimard
coll. Poésie.Kumudini Éditions Zulma.


Inde du Nord Lonely Planet
Inde Gallimard
coll. Bibliothèque du voyageur.

Le Goût de l’Inde Mercure de France
coll. Le petit mercure.

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