Être une île

L’être humain est une île dans un océan de sept milliards d’hommes. Comme émergé d’un séisme sous-marin, ancré quelques secondes aux abysses par le cordon ombilical, il retient ce traumatisme. La femme le surmonte partiellement en devenant mère, l’homme reste inconsolable. Eschyle, Sophocle et Euripide ont montré la complexité tragique des relations intrafamiliales. Jusqu’à ce que la psychanalyse étiquette les complexes et que du théâtre, remède par l’art, nous passions à la thérapie du divan.

Chaque être humain est une île parce qu’il est isolé. Quand il a mal, il a mal seul. Il peut appartenir à une collectivité, mais nul ne saura consoler son amertume. Quiconque n’est pas natif d’une île ne comprendra jamais l’isolement. Ne pas pouvoir passer en face parce que la mer est grosse. Certes, hélicoptères et ferrys ont renvoyé cet isolement à un autre âge. Il existe encore, pourtant, des «lignes non rentables», des îles isolées en hiver. Moi qui fus enfant à Thássos, en mer Égée, je sais de quoi je parle.

Cette unicité de l’homme-île, seule la grande littérature l’a montrée. Les héros qui vivent en nous sont ceux qui nous ont marqués par leur unicité. De même que nous revisitons certaines îles restées inoubliables et redécouvrons leurs beautés, de même nous relisons Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, Anna Karenine ou Les Nourritures terrestres et revivons l’autonomie de chaque être humain-île, redisant avec André Gide : «Nathanaël, à présent, jette mon livre […] et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres.»

Miscellanées France-234

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