Oran : le coeurpalpitant

Oran :
le coeur palpitant

Oran : le coeurpalpitant
Vous vous attendiez au bleu cru du ciel, à une chaleur sensuelle ; le choc des époques, une mer mordante ; des villas nues et des rues fauves. Oran, à l’essoufflement palermitain, n’est pas encore faite pour le tourisme. Mais pour le voyage. C’est sans doute pour cela que nous l’aimons.

1.

Les solitudes (et les talents) émergent de la foule

Lorsqu’une ville a une double vie, elle vaporise une intrigante schizophrénie. Il s’agit alors de guetter les ombres, sonder les pénombres, ne jamais s’arrêter. Marauder. Dans cette papeterie hautement banale près de la Grande Poste, derrière ce grand garçon de 46 ans vous proposant différentes couleurs pour votre protège-cahier, se profile un pêcheur passionné, un chef de quart dans la chimie. Mais aussi un réalisateur d’arbres pour maquettes. Il a ainsi fait surgir – entre 1/50e et 1/200e –, jusqu’à 70 espèces. La plus dure à réaliser : le cèdre. Ses préférées : les arbres longs (sapins, cyprès). Les feuillages se font en cardant l’éponge, technique qu’il qualifie de «kabyle» ; les origines de sa grand-mère. Lui s’appelle Berzou Salah.

Papeterie Librairie

22, rue des Sœurs-Benslimane.

2.

Sur les traces d’un Camus contrarié

Albert Camus est le guide idéal de la ville. Pensiez-vous. Finalement, à lire et relire entre les lignes magnifiques de L’Été, Camus regardait plus la ville qu’il ne la vivait. Il l’observait, un brin fauché, contrarié. Et très algérois. Alger et Oran, c’est un peu Paris et Marseille, une troublante supériorité qui n’a pas de prise sur ces cités sauvages, libres. On pourrait ainsi visiter la ville à travers le jugement de l’auteur, aussi vif qu’injuste. Mais vite, s’ébrècheront ces impressions dans des comparaisons frustrantes et amères ; l’absence des habitants, auxquels il préfère les pierres et la poussière. Dans cet échange aigre-doux, on se demande même si le restaurant Cintra, qui faisait les joies de l’écrivain, ne venge pas allègrement son souvenir en plaçant son portrait près de la porte des toilettes, alors que celui du patron trône dans la salle. Sur les pas de Camus : s’asseoir place du 1er-Novembre -1954 et regarder les passants ; vider une bière au Cintra (et sangloter). Rêvasser au-dessus d’un livre dans la cathédrale du Sacré-Cœur transformée en bibliothèque, place de la Kahina.

le cintra

16, bd de la Soummam.
Tél. +213 560 00 03 46.

3.

Le goût de la ville : l’iode, le sel

Comme bien souvent, de l’incompréhension naît l’indulgence. Puis arrivent les premiers rayons de soleil. On renoncera donc aux canons occidentaux de la cuisine, sa technique obéissante et la tyrannie des produits. Passer alors vers une convivialité bonhomme, apaisée, partagée. Avec ses saillies comme la karantika (pois chiche, œuf battu, cumin et harissa glissés dans un bout de baguette), des petits gâteaux jouant avec le miel, les dattes, l’oisiveté d’un appétit indocile. Cela dit, viendra bien un moment où la cuisine oranaise décidera de passer un cap, et s’amusera à épater la galerie. 

La Comète

1, rue de la Paix.
Tél. +213 (0)41 29 45 84.

4.

Avant que le tourisme n’arrive

On ne saurait être blâmé de rappeler que le tourisme est ici à ses balbutiements. S’il est bienvenu (mot scandé pendant votre séjour comme une incantation), le voyageur n’est pas franchement attendu. On l’oublie. On ne fait pas attention à lui. Il n’existe pas. Ce qui semblerait un sérieux désavantage tourne à l’argument. Se dégage alors une ville décomplexée, vivant sa vie, n’aimant pas forcément poser (ni être photographiée). C’est sans doute ici la grâce d’un séjour à Oran : découvrir un pays, une ville forte, unique. Des visages comme des livres ouverts à qui sait rejoindre l’ombre (son humanité), se fondre dans le paysage, le surprendre comme ici au fort de Santa Cruz.

5.

La mer et son éclat cruel

Quel étrange rapport d’Oran avec la mer ! Elle lui tourne ostensiblement le dos. La snobe, l’ignore, interposant deux ports (commercial ; militaire à Mers el-Kébir) rébarbatifs et industrieux. Alors s’ensuit une course poursuite le long de la Corniche (ou vers Kristel), les routes sont comme des cerfs-volants, trébuchent, se perdent dans leurs lacets, jouent les loopings, sursautent, renoncent en ravins, renaissent en djebels… Arrive la mer. Frontale, fraîche, gaillarde. Le vent se met de la partie, bouscule, fouille, s’en va, pendant que tout au loin l’horizon s’ennuie sur sa ligne.

6.

Les nuits d’Oran et leur semi-clandestinité

Ici la nuit prend son temps. À minuit, elle n’est pas encore décidée. Elle tourne – façon espagnole – en rond sur la Corniche, les boulevards et les ruelles. Elle s’ébroue puis s’enclenche dans les dancings et cabarets. On réalise alors qu’Oran est une ville qui aime le plaisir, les nuits sans fins, chanter. Chanter les mêmes refrains d’hommes tristes et d’histoires joyeuses ; de femmes attendues et ne se retournant pas. On y passe des nuits à la bière fraîche, de tabac pénétrant et parfois de regards qui vous immortalisent. Il faut attendre l’aube pour réaliser que l’on est «bien» à Oran. Un cabaret ? Le Mélomane, quartier Saint-Pierre.

le Mélomane

Rue Dloundi-Mechmech-Mekki.

7.

Kamel Daoud, un amoureux transi de sa ville

Se glisser dans une ville, cela se prépare avec des musiques, des textes. Ceux de Kamel Daoud par exemple. Son livre Meursault, contre-enquête – la mise en creux de L’Étranger de Camus – est le magnifique entrelacs d’une glycine contre une grille. Qui finit par la soulever. C’est l’une des douces victoires de Daoud sur Camus. Son regard sur Oran est d’autant plus incisif, mordant, qu’il y a dans les morsures de Kamel Daoud l’appétit d’un baiser. Il parle de la composition de la cité, de sa nonchalance, de l’esprit des ports : «Oran, ce n’est pas la porte de l’Algérie, c’est sa fenêtre». Après, la visite se fait tout autrement, il y a des consonnes et des voyelles dans le vent, des mots plein les regards. Oran continue d’être littéraire.

À lire

Meursault, contre-enquête Kamel Daoud, Actes Sud.

8.

Les rues d’Oran, la vie sans filtre

La grande force d’Oran, c’est sans doute son humanité, son insouciance. Sa façon de vivre hors du monde. Plonger dans les rues de la Ville Nouvelle ou de Planteurs appartient aux frissons de l’ivresse urbaine, au bord de l’aventure. On peut ainsi se promener, musarder, flâner des heures durant, laisser se superposer les époques qui s’effritent du haut des balcons. Le marché, certes, et son massage des étoffes et des humeurs, mais aussi les heures vespérales avant que le jour ne renonce. C’est peut-être au petit matin qu’Oran est la plus démunie. Elle n’est pas encore réveillée. Elle est, sans s’en rendre compte, offerte et intacte.

9.

La fascination de la chaleur

Ce n’est pas si difficile d’en faire son amie. De la laisser organiser vos journées, de suivre sa graduation et accepter son emprise : iriser l’épiderme, apaiser la peau, toucher même les os. Au bout d’un moment, elle rejoindra votre mutisme, élèvera votre solitude, décidera de votre vitesse. Vous pourriez alors lire Oran en braille, découvrir un métalangage ; sa façon de bâtir la ville, de serrer la taille des rues, le jeu des pénombres ; ces moments de flottement calme, de trouble vacillant. Sur les routes et leurs reliefs cognant sous la voiture, la plage, comme la chaleur, nous rend minéral. Au bord de l’essence.

10.

Raï, c’est ici qu’il est né

Le raï est né à Oran avec des pointures comme Cheb Khaled, Cheb Mami… Cet incroyable concentré de folklore oranais, de flamenco, de jazz, de sons égyptiens est une véritable déflagration, amplifiée aujourd’hui par l’Auto-Tune, basculant ces complaintes robotiques dans des spirales de boîtes à rythmes et de pédales wah-wah. Le raï, c’est aussi une scène locale très riche (dont Amine Matlo, cachant ici sa douceur derrière ses lunettes terribles…). Ces chansons parlent de la ville avec une géographie récurrente : la route du lycée, le parking, la plage… C’est une façon également d’entrer dans le cœur du sujet, son sentiment et son «discernement» (raï signifiant «conseil» ou «opinion»). Oran est une ville chantonnante, polyphonique, frôlant de sa folie (son originalité) les hanches de ses chansons.

Royal Hotel Oran

Idéalement placée à proximité de la place du 1er-Novembre-1954, cette institution née dans un autre siècle (1920), d’une époque rêveuse (Oran, la radieuse), n’a certes pas la modernité siglée des dernières créations hôtelières, mais n’en reste pas moins la clé idéale pour mieux comprendre la ville, la visiter sans creuser un fossé trop violent entre son histoire et la froideur de l’Inox. C’est sans doute l’un des endroits les plus troublants de la cité, puisqu’elle semble parler comme autrefois avec la largeur d’une avenue, de ses trottoirs et l’élégante vague des palmiers, des candélabres et des balustres. C’est à la fois Oran de naguère avec sa diction surannée, mais aussi Oran d’aujourd’hui avec le brassage des hommes d’affaires, des voyageurs… Les 112 chambres (dont 19 suites) disposent d’un environnement fort agréable : spa, hammam, deux restaurants, un bar avec un élément vintage que nous avions presque oublié, l’odeur lourde et enveloppante du tabac. À noter ici et là, nombre d’œuvres orientalistes, peintures originales ou reproductions du maître Étienne Dinet.

Royal Hotel Oran mgallery

1, bd de la Soummam.
Tél. +213 (0)41 29 17 17.

http://royal-oran.hotel-rn.com

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle Map for illustration purposes only

Carnet d’adresses

Varsovie double page

Papeterie Librairie

22, rue des Sœurs-Benslimane.

le cintra

16, bd de la Soummam.
Tél. +213 560 00 03 46.

La Comète

1, rue de la Paix.
Tél. +213 (0)41 29 45 84.

le Mélomane

Rue Dloundi-Mechmech-Mekki.

À lire

Meursault, contre-enquête Kamel Daoud, Actes Sud.

Royal Hotel Oran mgallery

, bd de la Soummam.
Tél. +213 (0)41 29 17 17.

http://royal-oran.hotel-rn.com

Restaurants

La Comète

Solide institution ronronnant admirablement au-dessus des poissons grillés. Paëlla de qualité banale. Clientèle en majorité masculine tramant dans un décor années 1950. Parfait.

1, rue de la Paix, Oran.
Tél. +213 (0)41 29 45 84.

Le Corsaire

Rendez-vous oranais avec terrasse sur la placette. Carte prévisible et sans surprise avec poissons grillés, bricks et paëllas.

9, place de la République, Oran.
Tél. +213 (0)41 39 31 20.

Le Petit Chalet

Site idéal déployé tout en terrasses en quinconce, descendant onctueusement vers la mer. Nourriture en roue libre, mais accueil charmant.

Ain Franine, Kristel.
Tél. +213 542 35 66 47.

Villa Saint Tropez

Avec un nom pareil, on ne peut être que très privé, un brin snob et superbement marseillais, comme le patron, que tout le monde appelle par son prénom (Éric), même sans le connaître. Cuisine appuyée sur des tapas, des poissons du jour mais aussi des spécialités marocaines à qui les commande. Beau patio intérieur. Attention, il arrive qu’ici on refuse l’entrée.

31, rue Mohamed-Ben-Tayeb,Oran.
Tél. +213 551 74 24 18.

Le Titanic

Dans le coeur de la ville, solide tanière au rezde- chaussée bienveillant et prévisible dans ses pénombres, alors qu’au sous-sol s’épanouit une véritable enclave hispanophile. Nourritures bonhommes. Retransmission de matches pendulaires. L’heure de l’apéro fait partie des atouts de la maison.

5, rue du Président-Hô-Chi-Minh, Oran.
Tél. +213 (0)41 33 44 03.

Shopping

Farah

La propriétaire de cette pâtisserie a encore le tournis. Cette année, sa flle a été élue miss Ouest Algérie et ses petits makrout (semoule, beurre, miel et dattes) se sont vus attribuer un prix.

12, rue Ibn-Batouta-Medioni, Oran.
Tél. +213 (0)7 71 39 75 94.

Épices

Dans une petite échoppe tout en discrétion tenue par le souriant M’Barek, une belle canonnade d’épices, curcuma, safran, carvi, fenouil, anis. Herbes fraîches.

74, avenue Djellat-Habib, Oran.

Humer la ville

Le théâtre régional d’Oran

Bâti en 1883, en style baroque.

Place du 1er-Novembre-1954.

Fort de Santa Cruz

Pour ses panoramas somptueux, mais aussi la chapelle de la Vierge (dotée d’une réplique de la Vierge de Fourvière de Lyon), sur la montagne du Murdjajo.

La gare d’Oran

Son style néo-mauresque issu de la politique coloniale d’aménagement est déjà une invitation à faire un voyage dans le voyage. Départs quotidiens pour Alger.

Plages

Dirigez-vous sur la Corniche vers les Andalouses, près de 2 km de sable fn. Ou alors, plus sauvage, vers l’est, Kristel, petit port de pêche avec, non loin, le restaurant Le Petit Chalet.

Vue d'ensemble
Vue d'ensemble
Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

FRÉQUENCE DES VOLS

Chaque semaine, AIR FRANCE dessert Oran par 4 vols au départ de Paris-CDG.

AÉROPORT D'ARRIVÉE

Aéroport d’Oran-Ahmed
Ben Bella.
À 12 km.
Tél. +213 (0)41 59 10 31.

BUREAUX AIR FRANCE KLM

À l’aéroport.

RÉSERVATIONS

— Depuis la France :
Tél. 3654.
— Depuis l’étranger :
Tél. +33 (0)892 70 26 54.

LOCATION DE VOITURES

Hertz à l’aéroport.
Tél. +213 555 06 62 29.
www.aifrance.fr/cars

REMERCIMENTS

Sofane Touadjine
Agence KASR Wahrane,
location de voiture avec
chauffeur.

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