Petite Plaisance, cottage aussi surnommé par l’auteur «cellule de la connaissance de soi».

Marguerite Yourcenar
EN SON ÎLE

Petite Plaisance, cottage aussi surnommé par l’auteur «cellule de la connaissance de soi».

Les eaux du Jordan Pond.

Les eaux du Jordan Pond.

Rayons de la bibliothèque aux 7 000 ouvrages.
Scandal, eau de parfum poudrée, nichée dans un écrin de velours Jean Paul Gaultier
Sentier du parc national d’Acadie, qui protège une partie de l’île des Monts-Déserts.

Sentier du parc national d’Acadie, qui protège une partie de l’île des Monts-Déserts.

Chemin conduisant au phare de Bass Harbor, à la pointe sud de l’île.

Y comme y compris Tout laisser derrière soi, y compris sa bibliothèque. Et faire feu de tout bois, y compris les anecdotes, les légendes. Collecter les histoires de la route, y compris des gestes, y compris des instants1.

1. Locus Solus passe pour un «livre amorphe et déconcertant décri(vant) minutieusement les curiosités abracadabrantes de la villa du savant Canterel», cf. François Caradec, Raymond Roussel, Fayard, 1997.

Y is for yes Leave everything behind. Including your library? Yes. Try anything and everything. Anecdotes, legends? Yes. Collect stories along the way. Gestures too? Yes. Moments? Yes.1

1. Locus Solus has been described as an “amorphous, somewhat bewildering book describing in detail the outlandish curiosities of the scientist Canterel’s villa.” Quoted by François Caradec in Raymond Roussel (Fayard, 1997).

La machine à écrire Olympia de l’écrivain, dans sa mallette de voyage.

La machine à écrire Olympia de l’écrivain, dans sa mallette de voyage.

Joan E. Howard, qui accueille chaque été les visiteurs de Petite Plaisance.

Joan E. Howard, qui accueille chaque été les visiteurs de Petite Plaisance.

Au sommet du mont South Bubble, le Jordan Pond et les îles de Cranberry devant soi.

Au sommet du mont South Bubble, le Jordan Pond et les îles de Cranberry devant soi.

Le célèbre homard du Maine, chez Beal’s, à Southwest Harbor.

Le célèbre homard du Maine, chez Beal’s, à Southwest Harbor.

Sur la route, entre Boston et les Monts-Déserts.

Y comme y compris Tout laisser derrière soi, y compris sa bibliothèque. Et faire feu de tout bois, y compris les anecdotes, les légendes. Collecter les histoires de la route, y compris des gestes, y compris des instants1.

1. Locus Solus passe pour un «livre amorphe et déconcertant décri(vant) minutieusement les curiosités abracadabrantes de la villa du savant Canterel», cf. François Caradec, Raymond Roussel, Fayard, 1997.

Y is for yes Leave everything behind. Including your library? Yes. Try anything and everything. Anecdotes, legends? Yes. Collect stories along the way. Gestures too? Yes. Moments? Yes.1

1. Locus Solus has been described as an “amorphous, somewhat bewildering book describing in detail the outlandish curiosities of the scientist Canterel’s villa.” Quoted by François Caradec in Raymond Roussel (Fayard, 1997).

Frenchman Bay, près de Bar Harbor, le principal port de l’île.

Frenchman Bay, près de Bar Harbor, le principal port de l’île.

Voisine et ancienne infirmière de Marguerite Yourcenar, Dee Dee Wilson.

Voisine et ancienne infirmière de Marguerite Yourcenar, Dee Dee Wilson.

L’une des chambres de Petite Plaisance, maintenue à l’identique.

L’une des chambres de Petite Plaisance, maintenue à l’identique.

Dans le jardin, que l’écrivain appelait parfois «Grande Plaisance».

A comme Afrique. Impressions d’Afrique Avec un peu d’imagination, avec quelques accessoires aussi, avec une allée et des palmes, la Sicile, c’est aussi l’Afrique. Il ne s’agit pas d’arpenter la ville. Ailleurs est ce qui arrive.

A as in Africa: Impressions of Africa With a bit of imagination and a few accessories, such as a path and some palms, Sicily can also be Africa. You don’t have to amble all over the city. Afar is what appears.

Carnet de l’auteur, inventoriant les objets de la maison au fil de leur arrivée.

Carnet de l’auteur, inventoriant les objets de la maison au fil de leur arrivée.

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Y comme y compris Tout laisser derrière soi, y compris sa bibliothèque. Et faire feu de tout bois, y compris les anecdotes, les légendes. Collecter les histoires de la route, y compris des gestes, y compris des instants1.

1. Locus Solus passe pour un «livre amorphe et déconcertant décri(vant) minutieusement les curiosités abracadabrantes de la villa du savant Canterel», cf. François Caradec, Raymond Roussel, Fayard, 1997.

Y is for yes Leave everything behind. Including your library? Yes. Try anything and everything. Anecdotes, legends? Yes. Collect stories along the way. Gestures too? Yes. Moments? Yes.1

1. Locus Solus has been described as an “amorphous, somewhat bewildering book describing in detail the outlandish curiosities of the scientist Canterel’s villa.” Quoted by François Caradec in Raymond Roussel (Fayard, 1997).

Née en Belgique, élevée en Europe, naturalisée américaine, Marguerite Yourcenar aimait le jeu des frontières. Mais cette passagère du monde fit de l’île des Monts-Déserts, dans l’État du Maine, un refuge littéraire où mûrirent les Mémoires d’Hadrien et L’Œuvre au Noir.

Boston s’éparpille, la route inter-États 95 coupe vers le nord, fraye droit à travers la forêt, si dense que les branches frôlent parfois les bas-côtés. Les heures défilent en direction du Canada, il est temps de bifurquer vers la lisière marine du Maine. Le vert se revigore, teinté de sel, l’eau tend d’étroits bras vers la terre. L’île s’annonce par un pont bas à hauteur de sapin. Au bout de ce chemin, à la racine des États-Unis, Marguerite Yourcenar a rêvé et écrit ses grands textes baignés de vieille Europe, tournés de beautés classiques, mêlés parfois d’imaginaire d’Orient. Faut-il y voir dès l’entrée une inspiration, une contradiction, presque une figure de style ? Peut-être plutôt l’un de ces «carambolages du hasard1» qu’aimait raconter la première femme élue à l’Académie française, naturalisée américaine en 1947. Tout comme on pourrait s’amuser de ce nez à nez de l’histoire : l’île des Monts-Déserts doit son nom à un autre Français, le navigateur Samuel de Champlain, qui en aperçut trois siècles avant la romancière les arrondis balayés d’iode et de vent.

Port d’attache en Atlantique Nord

Il fait une simple brise ce jour-là à l’abri des ifs et des grands chênes. Tout brille : l’écorce encore humide, les doigts feuillus des arbres, les bouliers de granit au bord des étangs… Le village de Northeast Harbor, établi sur une pointe de l’île, est un peuplement de cottages cossus en lambris blanc cassé ou jaune maïs. Les bâtisses ont comme poussé au milieu des impeccables gazons en même temps que les grappes mauves des lilas. Dans la rue principale sommeillent deux galeries d’art et quelques restaurants de homards. Les casiers sèchent au petit port écrasé de soleil, deux pelouses plus bas.

Celui qui vient sur ce bout de péninsule doit savoir ce qu’il cherche : à une rue de la côte, la demeure de Marguerite Yourcenar reçoit, mais ne convie pas bruyamment ses invités. Une plaque clouée sur la façade de bois clair, plus basse que ses voisines, fait office de carton d’invitation. Plantés dans le sol, deux mots déroulent des courbes de fer forgé : Petite Plaisance. C’est ainsi, à la manière des villas des Flandres, que la romancière baptisa sa résidence. Le nom contient tous les usages du lieu : prononcé plusieurs fois, il convoque la modestie d’un camp de base entre les incessants voyages, d’un point d’amarrage pour l’écriture, la fidélité d’une maison de campagne.

Ce sont les désordres du siècle qui, en 1939, conduisent Marguerite Yourcenar à renoncer à un séjour en Grèce, l’introduisent à New York, puis à ce coin de terre. Il «ressemble un peu, je crois, aux Ardennes, si seulement les Ardennes et leurs forêts étaient au bord de la mer !2», écrit la native de Bruxelles. Elle y passe quelques étés de villégiature avec sa compagne et traductrice américaine, Grace Frick, avant d’acquérir ce cottage blanc en 1950, année d’achèvement des Mémoires d’Hadrien. «Le paysage de mes jours, fait-elle dire à l’empereur lettré, semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J’y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d’instinct et de culture3. »

Écouter le murmure des choses

Trois clochettes s’agitent au-dessus de la porte lorsqu’on tire sur un épais grelot indien. «Vous voici chez Madame.» Le français parfait grasseye joliment en fin de phrase. À l’été, Joan E. Howard s’installe ici et accueille quelque 500 visiteurs. Français, Belges, Américains, mais aussi Italiens, Libanais, Brésiliens… Rarement là par hasard. Ils entrent dans le petit vestibule sous le regard de la nymphe Pomone, foulent du bout des pieds les tapis orientaux, observent le profil d’Hadrien gravé sur un denier de bronze, tirent peut-être un voilage pour faire entrer un trait de lumière sur les gravures de Piranèse, s’amusent devant les bocaux de la cuisine encore marqués de la large écriture de Marguerite Yourcenar (farine, cacao, biscottes, raisins, cassonade…). Ils penchent un peu la tête devant les 7 000 volumes de la bibliothèque. Elle court par époque dans chaque pièce, débute dans le bureau par l’Antiquité pour s’épanouir au XXe siècle dans la chambre maîtresse, où Marcel Proust voisine avec Thomas Mann.

Dans un coin, un épais album cache sous son revers de plastique les sources visuelles de L’Œuvre au Noir : fragments de peintures, détail d’un retable, tables d’alchimiste… secrets de la fabrication romanesque. Les yeux bleus de Joan, arrivée dans sa jeunesse de doctorante à Petite Plaisance, pétillent de récits : elle raconte le «parloir» ouvert tous les dimanches à la causerie et au thé, l’escalier des quatre chambres, si raide qu’il fut appelé «puritain», les tartes aux myrtilles et les salades niçoises, les oiseaux du matin nourris de miettes… Dans le foisonnement des images se remet à s’animer un décor intime, une pensée faite tableaux, livres et statuettes, préservés depuis trente ans par un large cercle d’amis, d’érudits, de lecteurs. Marguerite Yourcenar, qui aimait ordonner sa postérité, l’a voulu ainsi.

Les jeux de la nature et du temps

Les visiteurs observent les gravures de Piranèse, s’amusent devant les bocaux de la cuisine encore marqués de la large écriture de Marguerite Yourcenar.

Si le sablier s’est arrêté en 1987, la maison n’a du musée que la tranquille réserve : elle vit, se repeuple à la jeune saison, grince sous les pas des étrangers. Une machine à laver roule quelque part derrière un mur, le vent passe toujours à travers les moustiquaires, et les livres se rouvrent, parfois. Pourtant Dee Dee Wilson, venue en voisine, ne s’assiéra surtout pas dans «le fauteuil de Marguerite», que réchauffe un plaid chatoyant. L’ancienne infirmière de 87 ans, qui veilla d’abord sur Grace Frick, se fait moins menue, redresse les épaules, tonne de la voix pour imiter son intimidante protégée. Avec elle, Marguerite Yourcenar la latiniste parlait un anglais irréprochable mais «avec un tel accent…»

Un nuage passe et le salon en demi-teinte s’imprègne de la fraîcheur portée par le sous-bois. Les sentiers de broyats courant entre les fougères, la lanterne japonaise posée sur la mousse, les pierres creusées en abreuvoirs lui donnent un air de jardin des confins. «C’est une preuve de bonne volonté (sinon de confiance) envers l’avenir que de planter des arbres4», estimait Marguerite Yourcenar, qui avait inclus dans son humanisme une passion méditative de la nature et œuvra à la défense des immensités de son nouveau continent. Songeait-elle au voyageur, assis près de l’aubépine aux fleurs minutieuses, qui se berce de la même lumière du soir, goûte à la même éternité ténue portée par les branches ? De la terre américaine, l’académicienne disait qu’elle était réticente à s’imprimer du souvenir humain. Alors peut-être, en partant, «ces grands paysages se reformeront peu à peu, imperturbés, avec seulement au fond de leur indifférence un secret de plus5». Quand le bois du portillon aura vibré, il ne faudra pas se retourner.

1. Archives du Nord, Gallimard, coll. Folio.

2. 4. 5. Lettres à ses amis et quelques autres, Gallimard, coll. Folio.

3. Mémoires d’Hadrien, Gallimard, coll. Folio.

Lieu d’écriture

La pièce au parquet huilé n’a jamais vraiment porté le nom de bureau. Marguerite Yourcenar préférait l’appeler «le studio». Le mot glisse : il dit l’espace apaisé de l’étude, de l’atelier du créateur. On y a accolé une petite salle de bains, dont les visiteurs avaient droit d’usage. La porte, percée entre la banquette amollie de coussins et la bibliothèque au dos bruni, fait entrevoir le pied blanc d’une baignoire. La lumière est murmurée, elle n’éblouit pas la feuille blanche, a besoin dès l’après-midi du relais des lampes. Sous le beau visage de l’Antinoüs de Delphes, Marguerite Yourcenar partageait avec Grace Frick l’unique table : deux assises vertes, deux buvards se regardent, on imagine le cliquetis des deux machines à écrire dont le front se touchait presque. Celle de la romancière, une Olympia, dort dans sa mallette et porte encore les étiquettes du voyage. Elle écrivait partout et sans rituel. «Elle pouvait, à tout moment, rejoindre un cahier resté ouvert, remplir d’un trait deux ou trois pages, se rappelle l’auteure franco-argentine Silvia Baron Supervielle, invitée de l’été 1984. Son travail semblait toujours à l’œuvre.»

Lindenwood Inn

L’hospitalité ? Elle ne tient pas tant au confort (exemplaire), à la douceur des 15 chambres (toutes différentes), à la piscine chauffée (à quelques mètres de l’océan), qu’à un discret concert de détails qui composent le sentiment d’un chez-soi. Comme la longue véranda d’où écouter bruisser les chênes, l’escalier de bois tapissé d’aquarelles, l’odeur du café se faufilant au matin dans les étages. Et le petit  déjeuner réinventé chaque jour par Esther (pain perdu aux myrtilles, pudding sucré-salé…). Une maison qui n’aurait que des chambres d’amis, imprégnée jusque dans ses boiseries de la quiétude portuaire du sud-ouest de l’île, bien nommé «the quiet side» par ses habitants.

LINDENWOOD INN

118 Clark Point Road, Southwest Harbor.
Tél. +1 207 244 5335.

www.lindenwoodinn.com
Le groupe Aline sur la scène de l’Ubu.

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BUREAUX AIR FRANCE KLM

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LOCATION DE VOITURES

Hertz, à l'aéroport.
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www.aifrance.fr/cars

À VISITER

— Petite Plaisance.
La maison est ouverte de juin à septembre sur rendez-vous.
June to Sept., by appointment.

Northeast Harbor.
Tél. +1 207 276 3940.
www.petiteplaisanceconservationfund.org

— Cimetière de Brookside.
À quelques kilomètres, juste
après le ruisseau de Somesville.

À LIRE

L’oeuvre complète de Marguerite Yourcenar est publiée aux éditions Gallimard, coll. Bibliothèque de La Pléiade (2 tomes) et Folio.

Marguerite Yourcenar, l’invention d’une vie Josyane Savigneau, Gallimard, coll. Folio.

Une reconstitution passionnelle, correspondance 1980-1987 Silvia Baron Supervielle, Marguerite Yourcenar, Gallimard.

REMERCIEMENTS

Joan E. Howard, Jayne Persson, Shirley McGarr, Dee Dee Wilson, Silvia Baron Supervielle et Josyane Savigneau.

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle Map for illustration purposes only