L’artiste Ali Mahboubi Soufiani achevant un tableau d’inspiration persane.

Ispahan
La fresque
invisible

L’artiste Ali Mahboubi Soufiani achevant un tableau d’inspiration persane.

Mosquée du Sheikh Lotfollah, chef-d’œuvre de l’architecturecolorée safavide.

Mosquée du Sheikh Lotfollah, chef-d’œuvre de l’architecturecolorée safavide.

Portail de la mosquée Royale, aux parois tout en mosaïques polychromes du XVII siècle.

Portail de la mosquée Royale, aux parois tout en mosaïques polychromes du XVII siècle.

Asghar Rostamian, antiquaire sur la grande place de l’Imam.

Asghar Rostamian, antiquaire sur la grande place de l’Imam.

Ali Mahboubi Soufiani dans son atelier de la rue des Quatre-Jardins.

Ali Mahboubi Soufiani dans son atelier de la rue des Quatre-Jardins.

Portail orné de stalactites en faïence bleutée symbolisant le ciel, mosquée du Sheikh Lotfollah.

Portail orné de stalactites en faïence bleutée symbolisant le ciel, mosquée du Sheikh Lotfollah.

Promenade le long du fleuve Zayandeh, au cœur de la ville.

Promenade le long du fleuve Zayandeh, au cœur de la ville.

Portrait du grand maître tapissier Mehdi Khan Haghighi, dont les héritiers fabriquent toujours parmi les plus beaux tapis de la ville.

Portrait du grand maître tapissier Mehdi Khan Haghighi, dont les héritiers fabriquent toujours parmi les plus beaux tapis de la ville.

Pendentif façonné par Behzad Saee, miniaturiste ciseleur sur argent. Restaurant Shahrzad.

Pendentif façonné par Behzad Saee, miniaturiste ciseleur sur argent. Restaurant Shahrzad.

Miniature sur os de chameau, tracée avec un pinceau à poil d’écureuil.

Miniature sur os de chameau, tracée avec un pinceau à poil d’écureuil.

Cérémonie dans le quartier arménien de la Nouvelle-Djolfa.

Cérémonie dans le quartier arménien de la Nouvelle-Djolfa.

Le majestueux pont Si-o-Se Pol, aux 33 arches et deux niveaux.

Le majestueux pont Si-o-Se Pol, aux 33 arches et deux niveaux.

Café Firouz Sherbat, dans la Nouvelle-Djolfa.

Hugo Boss habille les joueurs du PSG d’un ensemble à l’image du club parisien, élégant et efficace.

Hugo Boss is the official tailor of PSG’s players, providing outfits as sharp and elegant as the club.

L’écrivain Alexandre Kauffmann a pris la route de l’Iran. Il a laissé voguer ses rêves parmi les volutes et les dômes vernissés de l’ancienne cité royale et nous en rapporte ce conte d’Orient, inspiré des maîtres miniaturistes de la ville.

Le vieil homme promène un regard absent sur les adolescents de la place Djolfa. Il réajuste le col de sa veste en laine avant de jeter quelques graines aux oiseaux. «Eux, ils vivent dans l’instant, songe-t-il en suivant le pas des corneilles. Ils ne connaissent pas l’amertume.» Une jeune fille dépose un billet de 50 000 rials1 au creux de sa main puis s’éloigne en silence. «Oh, vous ! Reprenez votre argent ! Je ne fais pas l’aumône…» Il parle si bas que la rumeur de la fontaine couvre sa voix.
 

Les adolescents qui flirtent ici, dans le quartier arménien d’Ispahan, ignorent tout de ce vieillard aux yeux vert-de-gris. Ils n’étaient pas nés lorsque le grand Mani, miniaturiste de génie, rayonnait au sommet de son art. Les autorités lui commandaient des timbres, sur lesquels il couchait des jardins en fleur. Vertiges de la réduction. Les nuances de sa palette – pistache, bleu paon, sang-de-gazelle – se répondaient savamment dans leur minutie. Ses timbres étaient si beaux qu’on les appelait les «jardins qui voyagent».

Le maître de l’atelier où il officiait – lui-même miniaturiste – regardait ces prodiges avec envie. Le jour où Mani mit la dernière main à une fresque illustrant l’Empire des roses de Saadi2, la coupe fut pleine. Son supérieur enrageait devant la finesse de ces miniatures, peintes sur un mur du restaurant Shahrzad. Il les fit recouvrir de plâtre au prétexte qu’elles étaient «immorales». «Tu seras relégué au plus bas, dit-il à Mani, au niveau des tatoueurs et des marchands de chiens !» C’est ainsi que le plus grand miniaturiste d’Ispahan, sinon d’Iran, sombra dans la misère et l’anonymat.
 

Une nuit couleur lilas baigne les toits de la ville. Mani abandonne une dernière poignée de graines aux corneilles avant de tourner le dos au quartier arménien. D’une rue à l’autre, se frayant un passage entre les voitures, il rejoint la coupole luminescente de la mosquée Royale. Un jeune homme, les yeux rivés au ciel, le bouscule sans s’excuser. «Si Ispahan est la “moitié du monde”, comme le veut le dicton, c’est la pleine mesure de ma déchéance», soupire Mani en entrant dans le Bazar.
 

Une odeur d’encens et de pain chaud flotte sur les étals. Un couple d’inséparables fait ses gammes dans une cage suspendue au-dessus des amandes fraîches et des figues naines. Mani se dirige vers le «caravansérail fantôme», à l’est du bazar. Devantures fermées, néons bleus, arcades en ruines. C’est ici que se cache la boutique de Shayan. Mani n’a aucune estime pour ce commerçant, mais à quoi bon chercher quelqu’un d’autre pour vendre ses miniatures ? Avec lui, au moins, il n’y a rien d’inattendu : le pire est toujours sûr.
 

Après une dernière nuit de labeur, le tapis est enfin prêt. Les motifs, tenus par des nœuds secrets, représentent des fleurs imaginaires dont la fraîcheur et l’exubérance narguent à elles seules les rigueurs du désert.
 

– Alors, qu’est-ce que tu m’apportes ? s’enquiert Shayan.

– Quelques scènes de la Conférence des oiseaux d’Attar3.

Mani ouvre sa sacoche et dispose les miniatures sur le tapis. Les motifs tiennent sur des rectangles en os de chameau dont la taille ne dépasse pas celle d’un timbre.

– 500 000 rials4 pour les cinq, propose Shayan.

– Comme tu voudras…


Le boutiquier le vole. Mani y attache peu d’importance. Pour une fortune ou pour une miette de pain, il s’emploie à peindre avec le même soin, trempant son pinceau en poil d’écureuil dans de petites cornes remplies de pigments naturels.
 

Shayan pose une main sur son épaule : «Demain sera connu le gagnant du concours. Il n’y a plus que deux finalistes. Pourquoi tu n’y as pas participé ? Quel idiot tu fais ! Tu aurais pu t’imposer…» Le miniaturiste hausse les épaules. Depuis un an, Ispahan ne parle que de cette compétition. C’est un riche marchand du quartier arménien qui en est à l’origine. Pour fêter la naissance de sa première fille, il a appelé les meilleurs artistes de la ville à se mesurer en produisant uneuvre inédite. L’homme d’affaires promet au vainqueur tout ce qu’il voudra, dans la limite de la légalité et de ses moyens. Mani se félicite d’être resté à l’écart du concours, d’autant qu’il connaît les deux finalistes : l’un est son ami, le tapissier Ashem ; l’autre le miniaturiste jaloux qui a ruiné sa vie.
 

Comme les boutiques du bazar commencent à baisser leur devanture, Mani redescend vers la rivière pour s’offrir le seul plaisir qui le lie encore au reste du monde : la dégustation d’un poulet au jus de grenade chez Shahrzad, le plus ancien restaurant de la ville. Il s’assoit invariablement à la même table, près des fenêtres aux vitres polychromes. À chacune de ses visites, le patron vient lui dire, les yeux embués, combien il est triste d’avoir vu son chef-d’œuvre disparaître sous le plâtre. Le miniaturiste quitte le restaurant sans jamais accorder un regard au mur qui a englouti la plus belle de ses fresques.
 

À la pointe du jour, le vieil homme porte ses pas vers la place Royale. Sur l’esplanade infinie, après avoir dépassé les amandiers en fleurs, il reconnaît les claquements du métier à tisser de son ami Ashem. Depuis bientôt un an, l’artisan travaille sans relâche dans l’espoir de remporter le concours. Après une dernière nuit de labeur, le tapis est enfin prêt. Les motifs, tenus par des nœuds secrets, représentent des fleurs imaginaires dont la fraîcheur et l’exubérance narguent à elles seules les rigueurs du désert.
 

– Ces ornements tutoient la perfection, souffle le miniaturiste.

– Il était temps que le travail s’achève, je suis presque aveugle.

– Tu peins avec le cœur, Ashem, pas avec les yeux.

– Tes paroles sont douces, mon ami. Je suis très honoré que tu m’accompagnes pour l’annonce du prix.


Mani et Ashem se connaissent depuis l’enfance. Ils ont progressé ensemble, jusqu’à la pleine maîtrise de leur art, dans un esprit d’entraide. Quelques années plus tôt, quand le tapissier est tombé malade, Mani – alors au faîte de sa gloire – s’est naturellement porté au secours de son ami et de sa famille, sacrifiant toutes ses économies pour les soutenir. Ashem lui en est reconnaissant, mais il sait combien le miniaturiste est fier. Craignant de le blesser, il n’a jamais trouvé l’occasion de lui rendre la pareille.
 

Pour la remise du prix, le riche marchand a fait dresser des tentes sur les berges de la rivière, à l’ombre du pont Khadju. Les œuvres des deux finalistes sont exposées sous des cloches de verre : d’un côté, la merveille d’Ashem ; de l’autre, les miniatures signées par l’ancien maître de Mani. Le verdict tombe en même temps que la nuit : les faveurs du jury vont unanimement au tapissier.
 

– Que puis-je t’offrir ? demande l’homme d’affaires à Ashem.

– Je ne souhaite qu’une chose. Je veux que la fresque peinte par Mani dans le plus vieux restaurant de la ville soit restaurée.

– C’est dans la limite de mes moyens et de la légalité : qu’il en soit ainsi.


Douze mois plus tard, après un long travail de rénovation, le chef-d’œuvre du miniaturiste se relève enfin de son tombeau de plâtre. Les personnes présentes lors de l’inauguration – ministres, artisans, simples passants – sanglotent d’admiration. Au bout de quelques minutes, un mouvement de colère s’empare de l’assistance. On ne mesure pas seulement le talent de Mani, mais aussi l’imposture dont s’est rendu coupable son ancien maître. Les peintures qu’il a présentées l’an passé au concours s’avèrent une pâle copie de celles que découvre le public.
 

Face à l’indignation de l’assemblée, le vieux miniaturiste exige un moment de silence. Il s’avance vers un représentant du gouvernement pour le supplier de maintenir le plagiaire à son poste. C’est un homme perdu, précise-t-il, dévoré par la jalousie, tyrannisé par ses quatre filles. Pourquoi ajouter à sa peine ? Et Mani de citer L’Empire des roses de Saadi : «Quoi de plus beau que la victoire de l’indulgence sur la colère ?»
 

1. L’équivalent de 1,50€.

2. Poète persan du XIIIe siècle.

3. Poète persan du XIIe siècle.

4. L’équivalent de 15 €.

Lieu d’écriture

Au sud d’Ispahan se cache le quartier de la Nouvelle-Djolfa, ainsi nommé en mémoire de la cité commerçante de Djolfa, située en Arménie. Le grand souverain Shah Abbas Ier, en guerre contre les Ottomans, arracha des milliers d’habitants à cette ville au début du XVIIe siècle pour les conduire à Ispahan. Aujourd’hui, une douzaine d’édifices religieux arméniens se disputent encore le ciel de la Nouvelle-Djolfa, dont l’élégante cathédrale Saint-Sauveur, coiffée d’une coupole et d’une croix. Le petit musée qui lui est attaché abrite une singulière collection d’objets, devant lesquels l’imagination s’électrise : 700 manuscrits arméniens, des larmiers en verre pour les épouses de soldats en campagne ou encore le plus petit évangile du monde (8 p. pour 0,7 g) !

Les eaux turquoise du lagon de Bora-Bora.

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Sous le vent
du monde

Carnet d’adresses

Hôtel

Abbasi Hotel

Construit dans le centre de la ville au XVIIe siècle, cet ancien caravansérail fut offert par le dernier souverain safavide à sa mère. Faïences hypnotiques, tapis de pensées, jets d’eau rafraîchissant l’air : la cour intérieure illustre à elle seule le raffinement de cette dynastie.

Rue Amadegah.
Tél. +98 31 3222 6010.

www.abbasihotel.ir

Shopping

Fotowat Miniaturist

Mostafa Fotowat est sans conteste l’un des meilleurs miniaturistes d’Ispahan, sinon du monde. Il ne déroge jamais à son rituel, peignant avec un pinceau en poil de chat persan, qui doit être jeune et athlétique !

Place de l’Imam.
Tél. +98 31 1222 1785.

www.fotowatminiaturist.com

Haghighi Carpets

Célèbre atelier de maîtres tapissiers depuis trois générations.

Place de l’Imam.
Tél. +98 31 222 921.

www.haghighi.com

Behzad Saee

Il façonne l’argent avec minutie. Plateaux, vases… mais aussi une collection de bijoux, agrémentés de miniatures et de turquoises.

Avenue Saadi.
Tél. +98 31 3220 0619.

Majid Fattahi

Miniaturiste de la nouvelle génération, Fattahi égale son oncle Reza et son père Jaffar. S’inspirant des scènes de la poésie classique, il œuvre avec finesse sur os de chameau comme sur vélin.

Visite sur rendez-vous.
Tél.+98 913 310 21 92.

Carnet d'adresses

S'y rendre

www.airfrance.com

FRÉQUENCE DES VOLS

Chaque semaine, AIR FRANCE dessert Téhéran par 3 vols au départ de Paris-CDG.

AÉROPORT D'ARRIVÉE

Aéroport international Imam Khomeini.
À 30 km.
Tél. +98 21 6464 633.

BUREAUX AIR FRANCE

À l’aéroport.

RÉSERVATIONS

— Depuis la France : Tél. 3654.

— Depuis l’étranger : Tél. +33 (0)892 70 26 54.

OFFICE DE TOURISME D’IRAN

34, avenue des Champs-Élysées, Paris.
Tél. +33 (0)1 42 26 33 92.

Uniquement sur rendez-vous.

www.tourisme-iran.fr

ORGANISER SON SÉJOUR

De Téhéran à Chiraz, Ispahan, Yazd ou Persépolis, Asia propose des voyages sur mesure en voiture particulière avec chauffeur. Possibilité de bénéficier d’un guide francophone durant le séjour.

Tél. +33 (0)1 44 41 50 10.

www.asia.fr

À CONSULTER

Connecting Isfahan Site créé par la photographe Isabelle Eshraghi pour présenter sa ville natale, ses artisans, musiciens, grands cuisiniers…

www.connecting-isfahan.com

À LIRE

Alexandre Kauffmann est notamment l’auteur d’un récit Travellers (éditions
des Équateurs) et de deux romans
J’aimais déjà les étrangères (Grasset)
et
Black Museum (Flammarion).

Iran, de la Perse ancienne à l’État moderne Guides Olizane.

La Conférence des oiseaux
Farid-ud-Din’ Attar, Points.
L’Usage du monde Nicolas Bouvier, Payot.
Cent un ghazals amoureux
Hafez de Chiraz, Gallimard,
coll. Connaissance de l’Orient.

Cent un quatrains de libre pensée
Omar Khayyam, Gallimard,
coll. Connaissance de l’Orient.

Vivre et mentir à Téhéran
Ramita Navai, Stock.
Le Jardin des fruits Saadi, Folio Gallimard.
Anthologie de la poésie persane
(XIe-XXe siècle) Z. Safa, Gallimard/Unesco, coll. Connaissance de l’Orient.
Regard persan Sara Yalda, Grasset.

© Parko Polo / Central Illustration Agency. Carte illustrative, non contractuelle Map for illustration purposes only