Pièces détachées dans l’usine de Greenford. Boutique-atelier de Covent Garden, Londres.

L’origamiste

Pièces détachées dans l’usine de Greenford. Boutique-atelier de Covent Garden, Londres.

Pièces détachées dans l’usine de Greenford. Boutique-atelier de Covent Garden, Londres.

Pièces détachées dans l’usine de Greenford. Boutique-atelier de Covent Garden, Londres.

Le vélo Brompton pèse 10-13 kg et se plie en moins de 30 secondes en moyenne.

Le vélo Brompton pèse 10-13 kg et se plie en moins de 30 secondes en moyenne.

Derrière la silhouette compacte du vélo Brompton, il y a celle, longiligne, de Will Butler-Adams. Depuis dix ans, cet ingénieur promeut le savoir-faire d’une maison made in UK, experte dans l’art du pliage de bicyclette urbaine.

Plié, déplié. En selle. Petite chorégraphie mécanique, interprétée par Will Butler-Adams, 1,90 m de gestes déliés : dix secondes pour transformer un escargot d’acier, roues et guidon entortillés, en un papillon urbain filant sur le bitume. «Le record est de 5,6 secondes. Mais je trouve que je ne me débrouille pas trop mal, pour un ingénieur...» Quelque part dans l’ouest londonien, nous voici donc au pays des métamorphoses : celle qui se déploie sous les yeux du cycliste, mais aussi celle d’un ingénieur un brin badin devenu le porte-étendard du made in UK, glissé dans le costume d’entrepreneur, catégorie efficace mais sympathique.
 

En fait de costume, tout juste le P-DG de Brompton concède-t-il ce jour-là une chemise à carreaux dépassant d’un impeccable jersey de laine. Mais conserve ses épais brodequins pour pédaler jusqu’au pub voisin, pourvoyeur de fish’n chips. N’y voyez pas un calcul de communication, ce fils d’un négociant en vin ayant épanoui sa jeunesse Erasmus à Valladolid et Madrid a la décontraction naturelle. Il parle comme il traverse les chaînes d’assemblage de sa nouvelle usine de Greenford : à longues enjambées. La pause, le silence, la respiration, lui sont fastidieuses. D’ailleurs, «qui a commandé tous ces vélos noirs ? C’est ennuyeux. Si c’était pour la Corée du Sud, il y aurait du rose, du vert, du jaune citron…»
 

Enfant, il avait bien un BMX qu’il éprouvait sur les chemins pluvieux du Warwickshire. Mais il n’a jamais été un adorateur transi de la petite reine, ni un pédaleur vert des premières heures. Désormais fabricant «non pas de vélos, mais d’un mode de transport public», façonnier d’une révolution citadine qu’il prédit «tranquille», il a comme endossé le rêve des autres. En 2002, c’est le hasard d’un bus rouge qui l’a amené à rencontrer Andrew Ritchie, «génie» et inventeur du concept Brompton dès 1975. Il avait 28 ans, n’avait jamais vécu à Londres. Chef de produit dans une fabrique de cycle ? Le terrain de jeu paraissait plus prometteur que la chimie. «Je suis arrivé dans une entreprise rentable mais presque artisanale, peinant à répondre à la demande. Andrew devait à la fois prendre les décisions et signer les chèques… Pour se développer, il faut apprendre à déléguer. Cela a été mon premier défi. Ensuite, tout ce que j’ai fait, c’est trouver des gens talentueux, et les laisser faire ce pour quoi ils sont bons.» Sous son impulsion, Brompton est devenu joyau industriel de la couronne britannique, gonflant de 24 à 250 salariés, expédiant ses engins pliables dans 45 pays, désormais prêt à conquérir le cousin américain.
 

Depuis quelques mois le meneur de peloton a, quand il s’arrête, un léger serrement d’estomac, un trouble à peine décelable dans la clarté de ses yeux bleus. Il vient de se frotter au risque : déraciner la maison de son siège historique, migrer de 2 200 m2 à l’est de Londres à 7 600 m2 à l’ouest – délocaliser n’est pas dans son glossaire –, pousser la production à 45 000 pièces par an. Bien sûr, il a lesté son enthousiasme de bouées chiffrées. «Mais les business plans ne sont qu’un moyen de rendre le risque un peu joli. Je me sens pour le moment vulnérable, même si je ne doute pas de cette décision.» À ceux qui le félicitent, il répond d’attendre deux ans. Et ensuite ? Ensuite – il rêverait même plus tôt –, il espère faire rouler la variante électrique qui sommeille dans ses ateliers depuis des années. «Vous glisserez alors dans la ville, elle n’aura plus de pentes.» Comme une nouvelle géographie soudainement dépliée.

À l’origine, Chappelli Cycles propose sur Internet des vélos à pignon fixe ou vitesse variable. Depuis peu, la marque a même ouvert des boutiques à Melbourne et Sydney.

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Pablo Chappelli