Edito

Elles essaiment leurs poésies invisibles dans un bruissement de ruisseau. À la gauche des papiers quadrillés, au fond des jardins corsetés, sur le rebord des mots trop dociles, les marges découpent des fenêtres aux rêveries ordinaires, elles escaladent les clôtures, s’égarent sur les sentiers de broussailles. Elles soufflent leurs vides salins comme des espaces en partance. Intervalles offerts à l’imagination, que l’on remplira peut-être… ou pas.

Aude Revier

La carte postale de Frankie et Nikki

Depuis 2012, ce duo fait de la photographie en autodidacte – une rétrospective de ses travaux est prévue à la fin de l’année. Aimant les lieux perdus, désuets, déserts, il ne prévoit rien et laisse advenir les rencontres. Ce mois-ci, clin d’œil de Bari, où, perdus, ils ont suivi ce cycliste pour voir où il allait les conduire.

à côté

Texte Eddy de Pretto

J’ai grandi à Créteil dans un petit quartier de banlieue nommé Kennedy. Petit, je ne comprenais pas le sens induit du mot «banlieue». Moi, je grandissais comme tout le monde. J’avais des copains en bas de l’immeuble. C’était mon terrain de jeux. Le week-end, j’avais l’autorisation d’y rester jusqu’à 22h, mais si je ne respectais pas ce couvre-feu, ma mère m’appelait en criant mon prénom par la fenêtre de la cuisine. Sa voix résonnait fort jusque dans la rue. J’en avais honte. Alors il était rare que je rate ce couvre-feu maternel. Je n’étais encore qu’un enfant. Plus tard en grandissant, j’ai compris qu’il y avait d’autres choses à explorer par-delà mon terrain de jeux, quelque chose de plus grand, là juste «à côté» mais si loin à la fois. En 2005, des émeutes éclatent dans les banlieues françaises. Je découvre alors un nouveau vocabulaire qui décrit mon univers. J’entends pour la première fois le mot «racaille» et des expressions qui me marquent. «Le danger des banlieues.» «Les voyous qui s’enterrent et n’arriveront à rien dans leur vie.» J’ai l’impression que l’on m’impose une étiquette, que l’on m’interdit d’avoir de l’ambition. J’ai des rêves plein la tête et partout on me dit que ça va être difficile de les accomplir, qu’il va falloir en faire plus que quiconque. J’avais des potes, je traînais dehors, on faisait des bêtises de gamins, rien de plus. On ne se sentait pas pour autant «voyous». Mais même ma mère s’y est mise. Après avoir entendu tous ces mots à la télé et vu ce que les «voyous» étaient capables de faire, elle se mit en tête de m’inscrire dans un collège privé pour que je ne «tourne pas mal». Elle devait avoir raison.

Avec le recul, je me rends compte aujourd’hui que ce sentiment d’exclusion, cette impression de ne jamais se sentir à la bonne place, totalement dans le rang, et entendre à longueur de journée «Eddy, ça va être plus difficile pour nous» m’a construit et endurci. Je passais de longues soirées à regarder par la fenêtre de ma chambre, par-dessus les autres bâtiments qui me bouchaient la vue, le phare de la tour Eiffel balayer le ciel. J’avais des rêves plein la tête. Je voulais vivre à Paris. Je m’en faisais la promesse. Plusieurs fois par jour et encore plus souvent la nuit. On me répétait que c’était un autre monde. Je me persuadais que j’atteindrais mon objectif. Quoiqu’il en coûte. Moi le garçon d’à côté. Celui né sur l’autre versant du périphérique. Tout est possible. Peu importe le point de départ. Que l’on vienne de banlieue, de Paris ou de province. Malgré les jugements et les rejets. Malgré le fait de ne pas me sentir suffisamment «quelque chose» ou «quelqu’un». Aujourd’hui je suis aux portes de Paris.